‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 34 sur 38 · VINGT-TROISIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR

7 septembre 1790. — On a souvent dit, et je ne crains pas de répéter, que l'opinion publique est le seul ressort qui reste au gouvernement; que le seul ministre digne de sa place est celui qui, se mettant au niveau des circonstances, saura d'abord diriger et ensuite maîtriser cette opinion par les choix qui sont encore en son pouvoir, par l'emploi des hommes les plus habiles, et par tous les moyens d'influence.

Un moyen d'un succès presque assuré serait un journal vendu à très-bas prix, par eeJa même très-répandu, et qui, sans porter le cachet suspect du ministère, serait pourtant son ouvrage. Voici quelques réflexions à cet égard :

1 Le Gaoûl 1790, L'Assemblée nationale avait rendu un décrel sur la subordination militaire, qui fut sanctionné par le roi le 8 août. Le 16 août, l'assemblée rendil un nouveau décréta l'occasion de l'insurrection de Nancy. Les troubles néanmoins recommencèrent dans cette ville, cl un décret du .11 aoûl arrêta que le roi sérail prié d'envoyer des commissaires à Nancj . M. de Bouille défit, ce jour-là même, les insurgés.— Un nouveau décret du 3 septembre décida l'envoi «les commissaires, qui furent MM. Duveyrier e1 daim. — Ces commissaires firenl leur rapport le 6 décembre 1790, et, le 7, rassemblée rendit un décret d'amnistie.

L'opinion publique n'est pas toujours le résultat des lumières générales d'un peuple. Quelques hommes devancent cette opinion. Leurs contemporains ne marchent qu'à leur suite , et de là vient que la multitude adopte aveuglément des vérités comme des erreurs.

Cet inconvénient est encore plus sensible à l'époque d'une grande révolution. L'emploi de toutes les forces d'un peuple exigeant alors le concours de toutes les volontés particulières, l'opinion publique se forme subitement et presqu'au hasard. Elle est d'autant moins éclairée qu'elle est plus universelle, d'autant plus dangereuse qu'elle prend le caractère de la volonté générale et de la loi.

Il n'est personne qui n'avoue aujourd'hui que la nation française a été préparée , par le sentiment de ses maux et par les fautes de son gouvernement, à la révolution qui vient de s'opérer, bien plus que par le progrès général de ses lumières. Chacun savaitee qu'il fallait renverser, nul ne savait ce qu'il fallait établir. Le vœu du peuple n'était connu que par des plaintes, et les circonstances seules , poussant ses représentants à des mesures imprévues, en ont fait tout à coup des législateurs.

On doit être étonné qu'à travers des obstacles de tous les genres, au milieu des troubles populaires, et dans l'alternative de l'anarchie ou de la guerre civile, une assemblée nombreuse, forcée de remplir en même temps les fonctions du pouvoir législatif et du pouvoir constituant, de consulter la multitude et de la combattre, ait pu, sans y être préparée, créer ou plutôt ébaucher une Constitution dont les avantages compensent plus que les fautes, et qui a donné autant de force au gouvernement monarchique par la destruction des abus, qu'elle paraît l'ébranler sur quelques points, par une fausse application de la distinction des pouvoirs.

On doit être étonné surtout, mais on doit en même temps se féliciter que, dans un moment de fermentation, où les lois sont plutôt l'ouvrage du peuple que de ses représentants, la multitude ait regardé tout à coup l'obéissance provisoire comme le seul point de ralliement de tous les partis, comme le seul moyen (('atteindre, sans secousse et sans orage, à une Constitution plus parfaite.

Mais aujourd'hui que la nouvelle Constitution, soumise à l'examen de tous les citoyens et de toutes les assemblées administratives du royaume, va recevoir de l'opinion publique ou une sanction illimitée, qui forcera la seconde législature à la confirmer eu entier, ou une adoption partielle, qui nécessitera d'heureux changements, il importe plus que jamais à la paix de l'Etat de prévenir une division funeste, il importe surtout que le peuple soit dirigé

par des principes uniformes, qui, l'instruisant sans l'égarer, et assurant tous ses droits sans dissimuler ses devoirs, sans lui inspirer ni de fausses espérances ni de faux désirs, permettent de créer des lois plus dignes d'une nation éclairée.

Il est incontestable que ce but serait plus facilement rempli par un journal que par tout autre moyen. Peu de lecteurs donnent une attention suffisante à de grands ouvrages. Un écrit périodique, au contraire, offre un intérêt de chaque jour; il permet de dire à chaque instant ce que les besoins du moment exigent, de revenir sur les mêmes idées, selon l'effet qu'on a produit; et, comme il s'agit ici d'une instruction graduelle, relative aux circonstances, aucune autre espèce d'ouvrage n'est plus propre à ce genre de succès.

Remonter aux principes qui ont déterminé les décrets de l'assemblée , et soumettre ces principes à une nouvelle discussion ;

Justifier les décrets qu'il est important de confirmer, et donner de nouveaux motifs à l'obéissance des peuples ;

Montrer quels sont les décrets qu'il convient de réformer, et attaquer avec force les faux principes qui les ont fait adopter;

Indiquer de nouveaux décrets, pour remplacer ceux que l'on croirait devoir être réformés ;

Proposer des vues d'exécution sur plusieurs décrets que l'assemblée n'a point assez développés ;

Prouver surtout qu'il ne peut y avoir de liberté sans obéissance à la loi, de loi sans force publique, et de force publique sans confiance dans le pouvoir exécutif;

Déterminer quelles devront être les qualités des membres de la seconde législature , et éclairer les peuples sur un choix aussi important ;

Tracer les caractères qui distinguent le patriotisme de la licence, et le bon citoyen d'un factieux ;

En un mot, donner au peuple tous les avis qui peuvent lui être utiles, et détruire tous les faux bruits que des gens malintentionnés répandent sans cesse, pour le tromper, le flatter ou l'aigrir : tels seraient les principaux objets du journal que l'on propose.

On trouvera les réflexions précédentes d'un ton très-mesuré, et voici pourquoi je pense qu'il faudrait les montrer à M. de La Fayette, comme ayant été communiquées par un inconnu; les soumettre à son opinion, et le charger expressément de faire rédiger l'ouvrage que je propose. Le résultat de cette démarche est facile à prévoir. M. de La Fayette confierait infailliblement la rédaction à un de ses faiseurs dont je connais les principes , au nommé Carbonnièrcs, et à llamond, agent du congrès des États- Unis. Par cela seul, le journal porterait son cachet. S'il était fait

avec succès, le gouvernement en profiterait ; s'il manquait de mesure et de sagesse, ce qui est presque inévitable, d'après les difficultés de l'ouvrage et le genre de talent que je connais aux rédacteurs, tout le péril en resterait au protecteur, qui l'aurait imprudemment adopté, et son agonisante popularité ne tiendrait pas contre une telle maladresse. Il n'est point à craindre qu'il m'attribue l'indication de cet ouvrage ; car, s'il avait sur cela des doutes, et qu'il voulût les éclaircir, en feignant de proposer la rédaction à l'un de mes coopérateurs, il serait complètement déjoué par un refus.

On pourrait tendre innocemment un autre piège à son aveugle amour-propre.

J'ai su de MM. de Condorcet et Sieyès qu'il avait fait travailler à un ouvrage destiné seulement à séparer les points constitutionnels des points réglementaires, mais si bêtement conçu et si mal habilement concerté, qu'il défigure entièrement l'ouvrage de l'assemblée, réforme la plus grande partie des décrets, et présente une Constitution de sa façon à la place de celle qui existe. C'est à la tribune de l'assemblée qu'il devait proposer lui-même son plan, et il serait facile de le pousser à cette démarche. On n'aurait qu'à lui demander, sans paraître être averti, si tous les décrets que le roi a acceptés sont véritablement constitutionnels, et si l'assemblée, avant de terminer ses séances, ne réunira pas dans un seul corps d'ouvrage tout ce qui n'appartient qu'à la Constitution. L'aveu qu'il ferait de son projet fournirait une occasion naturelle de l'engager à l'exécuter. S'il y consent, ce jour-là même il est perdu sans retour dans la capitale et dans les provinces.

Et que faut-il pour le renverser ? — Les volontaires de la garde nationale, dont la plupart ont des principes entièrement différents de ceux de l'état-major, déclament ouvertement contre lui, et le peuple, dans la dernière émotion des Tuileries, le plaçait au nombre des traîtres. Il a pour ennemis, dans l'Assemblée nationale et dans Paris , tous les ennemis du club de 89 , ou plutôt, comme on l'accuse de s'être jeté dans cette société, pour se donner un parti contrôles Lameth, c'est à lui qu'on impute principalement la division du parti patriotique dans l'Assemblée nationale. Or il est impossible que, pendant longtemps, le club de 80 ne soit pas regardé comme antipopulaire, par cela seul qu'il ne peut obtenir un succès sans se réunir au côté droit. Forcé, pour cacher son dépit contre Bouille, de concourir aux remercîments qu'on a donnés à ce général, M. de La Fayette a fait encore, en cela, un pas rétrograde. Enfin, les émotions populaires, soit qu'on lui reproche de les exciter ou de ne pouvoir les empêcher, ne lui laissent que l'alternative de la scélératesse ou de l'ignorance , et

achèvent de le ruiner dans l'opinion générale. Il l'a si bien senti, qu'il est prêt à se mettre de nouveau sous le pavillon des Barnave et des Lameth, et ce dernier trait doit vous montrer la juste mesure de son caractère.

J'aurai quelques conseils importants à donner sur ces deux derniers points ; mais j"en ferai l'objet d'une note particulière. Je découvrirai, s'il se peut, quels sont les articles de l'étrange et inattendue capitulation qu'il est prêt à signer.

LE COMTE DE L\ MARC'K AU COMTE DE MIRABEAU

Vendredi y à cinq heures et demie, 10 septembre 1790. — J'ai donc vu l'archevêque ; je lui ai dit ce qu'a été la conférence d'hier matin. Il en rendra compte à la reine; mais je dois voir Montmorin à onze heures. Je compte qu'il viendra ce soir chez moi à neuf heures. Je vous le ferai dire, au reste, positivement.

J'éprouve, dans ce moment-ci, une contrariété pour l'emploi de mon temps. Une personne qui m'intéresse est tombée très-malade à la campagne. J'ai été obligé d'y aller hier soir, et j'y ai passé la nuit. Il me faudra y retourner à midi et demi ou une heure. Je reviendrai ce soir à huit heures chez moi. Voilà ma marche.

Je suis fâché de ne vous avoir pas vu avant Montmorin ; cependant, comme j'y serai jusqu'à midi, si vous avez quelque chose à lui faire dire, envoyez chez moi ce que vous voudrez, et on viendra me le porter chez lui.

Je tâcherai de faire, dans ma conversation avec Montmorin, un bon emploi des choses qui vous ont fait demander qu'il arrivât. Faites, au moins, que je sache, avant de retourner à la campagne, où vous trouver s'il le faut, dans la journée.

J'ai appris par l'archevêque des détails qu'on vous a laissé ignorer, à ce que je crois.

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