‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 35 sur 38 · VINGT-QUATRIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR

Vendredi, 10 septembre 1790. — Toute la garde nationale a ordre de se tenir prête aujourd'hui. Les prédictions sinistres, les mauvaises nouvelles circulent parmi le peuple. 11 est clair que M. de La Fayette, qui s'est fait dire malade pendant trois ou quatre jours, redouble d'activité pour tenir son monde en haleine. Cette mesure est fausse, cette mesure le compromettra de plus en plus; je voudrais démontrer cela, et déterminer la conduite à tenir à cet égard.

Les émotions populaires sont la ruine de M. de La Fayette,

parce que, sans lui créer un seul partisan de plus, elles lui donnent pour ennemis tous ceux qui s'irritent de la licence, et qui sont toujours prêts à l'attribuer à la négligence, aux fausses mesures, ou même à la connivence de l'autorité. Celui qui excite ouvertement la multitude gagne souvent l'affection publique, même par des crimes; mais celui qui est forcé de dissimuler la pdrt qu'il prend pour faire une sédition; celui qui, répondant en quelque sorte de la tranquillité publique, est ebargé d'en réprimer les perturbateurs, perd toujours à des insurrections qui le pendent également odieux aux deux partis; car les factieux, persuadés que leurs démarches sont légitimes, appellent tyrannie la résistance qu'on leur oppose, et les citoyens paisibles, convaincus que les factieux sont trop ménagés, traitent de faiblesse Ja prudence même qui force d'épargner le peuple.

Les émotions populaires, si elles agitaient fréquemment la capitale, auraient encore deux avantages.

En montrant l'insuffisance de la nouvelle force publique, elles feraient désirer d'autres mesures, une autre forme de gouvernement, une meilleure distribution du pouvoir, une plus grande latitude surtout dans l'autorité royale, et, par ce moyen, le nombre de ceux qui mettent toutes leurs espérances dans un meilleur ordre de choses augmentant d'un jour à l'autre, il deviendrait plus facile de diriger vers ce but l'opinion publique.

D'un autre coté, les insurrections de Paris détruiraient à coup sur l'influence de celle ville sur les provinces. Sa démagogie républicaine ne serait plus aussi dangereuse, et, s'il arrivait que le désordre fût poussé au point de faire craindre pour la sûreté du roi, les provinces seraient très-facilement conduites à demander que le chef de la nation se retirât dans l'intérieur du royaume.

.Mais, pour ne parler que d'un événement plus facile à prévoir, il est possible que la honte de tolérer une insurrection à côté d'une armée de trente mille hommes, porte un jour M. de La Fayette à faire tirer sur le peuple. Or, par cela seul, il se blesserait lui-même à mort. Le peuple, qui a demandé la tête de M. de Bouille pour avoir fait feu sur des soldats révoltés, pardonnerait-il au commandant de la garde nationale, après un combat de citoyens contre citoyens?

Quelle doit être la conduite de la cour, d'après cette théorie suc les émotions populaires? — Elle doit très-peu s'en affecter, parce qu'elles lui sont utiles plu toi que contraires, et qu'il est presque impossible qu'elles l'exposent à de véritables dangers;

Paraître cependant les redouter pour avoir le droit de s'en plaindre, et pour donner à M. de La Fayette l'envie de les exciter

ou de les tolérer, si cela l'amuse, ou s'il croit, par ce moyen , se rendre plus nécessaire ;

Ne lui fournir aucun moyen d'argent, s'il en demandait, pour prévenir les insurrections , puisqu'il ne faut vouloir ni augmenter sa puissance , ni la détruire , mais la réduire à ce qu'elle est par la loi ;

Profiter de chaque insurrection pour lui demander par écrit quel est l'état de Paris, afin qu'il s'expose à se compromettre s'il inspire trop de sécurité, ou qu'il fasse des aveux capables d'alarmer, et dont on pourra se servir dans d'autres circonstances.

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