VINGT-CINQUIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR L\ COUR
10 septembre 1790. — Il est impossible que La Fayette ne soit pas instruit des étranges propositions, des inconcevables et chimériques promesses qui sont faites. Sémonville est le bout d'oreille \ S'il en est instruit, l'air que Ton veut se donner d'agir à son insu renferme quelque arrière-pensée. Il ne peut y en avoir d'autre que de se tenir en mesure pour profiter d'un succès, sans craindre d'être entraîné par un revers. Or c'est précisément celte tactique qu'il faut déjouer.
Le moyen le plus sûr, c'est que la reine fasse à celui qui a reçu la confidence, la réponse suivante, pour la transmettre à l'abbé2 :
« On ne refusera rien de ce qui peut amener un meilleur or- « dre de choses et sauver la monarchie ; mais on est tellement « enlacé, qu'on ne peut rien sans consulter La Fayette. Comme « il a personnellement des moyens, il est important, même pour «; le succès, que ceux qui font une proposition se concilient avec « lui. Cette mesure remplie, on examinera, on discutera ; jusce qu'alors on ne peut que témoigner de la reconnaissance. »
Le résultat que produira cette réponse est évident. Si celui qui veut garder l'incognito refuse de se montrer, on laissera tomber la confidence ; personne ne sera désobligé , et l'on n'aura rien perdu, puisque les espérances que l'on donne sont d'irréalisables chimères.
1 H s*;iir i t dans celle noie d'ouvertures qui avaient été faites à la reine par l'abbé deMontesquiou, el <|ui tendaient à attacher MM.de Sémonville et Talon à la coalition tonnée par la cour avec Mirabeau. Celui-ci, qui craignait qu'il n'y eût un piège tendu par La Fayette dans ces ouvertures, parce qu'il savait que, jusque-là, MAI. de Sémonville et Talon étaient dévoués à M. de I. a Fayette, recommande qu'on n'accepte les propositions qu'avec précaution. Il nomme M. de Sémonville le bout d'oreille de La Fayette. (Voira L'Introduction les diverses phases de la coalition avec MM. de Sémonville et Talon.)
2 L'abbé de Monlesquiou.
Si, au contraire, l'homme qui s'avise de faire le mystérieux vient à se montrer, alors, en profilant, s'il est possible, d'une partie des efforts que l'on veut tenter, on aura du moins l'espérance, en cas d'insuccès, de le faire retomber sur lui.
Dans tous les cas, il se trouvera ou déjoue ou enferré.
Découvrir aujourd'hui les propositions à M. de La Fayette, serait une fausse démarche; car, s'il est du secret, cette indiscrétion pourrait lui fournir un motif de reproche envers ses amis, sans décider sa hrouillcrie. Voyant d'ailleurs que la mine est éventée, il n'oserait plus se montrer à découvert, pour n'avoir pas l'air d'avoir voulu finasser.
Si les propositions, au contraire, ont été faites sans son aveu, il sera plus facile de les lui faire adopter, tant qu'il ne croira pas que des tiers en sont instruits. On aura d'ailleurs toujours le moyen, si l'on découvre qu'il a réellement tout ignoré, de lui en faire part, pour le brouiller avec ses amis, et lui ôter des auxiliaires.
Sous un autre rapport, le conseil que l'on donne est le seul que la reine puisse adopter, parce que, s'agissant de grandes mesures, soit hors de Paris, soit dans l'assemblée, M. de La Fayette n'est point encore assez nul pour que les petits roquets, qui n'ont eu (le force que par lui, puissent se passer de lui.
Au reste, la reine doit voir, par les propositions qui lui sont faites, qu'on ne compte que sur elle, juger par là de son influence, et se convaincre qu'avec de la suite et de bons conseils, elle sera toujours tout ce qu'elle voudra.
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE II MARCK
Vendredi, 10 septembre 1790. — Pour aider à la confabulation de Montesquiou , je vous dirai , cher comte , que le hasard vient de m'apprendre que Castellane est à la campagne depuis trois jours, et que l'évêque d'Autun n'en est revenu que ce soir, d'hier qu'il vêtait; d'où il suit que, non-seulement M. de Montesquiou ne m'a pas vu, et que je n'ai pas vu ces messieurs, mais qu'il ne les a pas vus depuis que je sais leur affaire , et qu'impossibilité physique entière se trouve à la totalité de sa fausse confidence, sous quelque aspect qu'on l'envisage. — Je vous prie bien fort de suivre legenuit de cette plate tracasserie. Vale et me a tua.
L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA MARCK
Samedi, 11 septembre 1790. — Je suis charmé que l'abbé de Montesquiou vous ait vu. Tout est éclairci de manière à prouver
jusqu'à l'évidence qu'il ne peut y avoir aucun doute sur la discrétion du comte de Mirabeau, et que toute celle trigauderie est un vilain piège que le cousin de l'abbé a tendu à la bonne foi de ce dernier. C'est exactement le second volume de ce qui s'esl passé pour les conversations de La Fayette. 11 est probable que Sémonville est l'inventeur de ce tour de passe-passe. L'abbé m'a paru un peu bonteux pour son cousin, et avoir quelque peine à vous parler de ses torts. Il conviendra que j'ai été dans sa confidence, niais il dira que la chose n'a pas été plus loin. J'enverrai aujourd'hui les notes, excepté la plus courte. Le parti qu'elle propose ne peut avoir lieu, parce qu'on ne peut ignorer ce qui en fait le sujet, et qu'on ne pourrait en parler sans compromettre de nouveau l'abbé. D'ailleurs, je regarde à présent l'affaire comme rompue. Adieu, je vous embrasse tendrement.
EE COMTE DE 1,1 MlRCK AU COMTE »E MIRABEAU.
Dimanche, 12 septembre 1790. — Jusqu'à quelle heure serezvous chez vous, mon cher comte? j'irai vous y voir, à moins que vous n'aimiez mieux que je vous attende chez moi.
J'ai passé hier la journée à la campagne. A mon retour, j'ai appris le produit de la fermentation dont vous m'aviez parlé le matin. A quoi servent des gardes nationales et un commandant général? Ce dernier se préparerait une grande force plus tard, s'il savait saisir dans ce moment-ci une manière de quitter la place, qu'on lui a rendue et qu'on lui rend de jour en jour infaisable. Vale et me ama.