MEMOIRE
Fuit par le comte de Mirabeau, après les événements des 5 cl G octobre 1780, et remis à Monsieur, comte de Provence, frère du roi, le 15 octobre, par le comte de La March.
Le roi n'a pas été libre de ne pas venir à Paris; et soit que l'Assemblée nationale ait eu ou n'ait pas eu la liberté de le suivre, elle n'a pas eu du moins le pouvoir de le retenir.
Le roi cst-il libre à Paris? 11 l'est dans ce sens qu'aucune volonté étrangère ne prend la place de la sienne ; mais il n'est certainement pas libre de quitter Paris; il ne l'est pas de choisir les gardes de sa personne; il n'a pas même une action directe sur la milice à laquelle sa sûreté est confiée.
L'Assemblée nationale est libre à Paris dans ses délibérations; mais elle n'aurait pas le pouvoir de se placer dans une autre ville du royaume; elle n'a pas même celui de garantir au délégué de la nation plus de liberté qu'il n'en a.
La position du roi nuit évidemment au succès de la révolulion. L'état des choses n'est point tel que les décrets de l'Assemblée et la sanction ou l'acceptation du monarque, qui en sont indivisibles, puissent être regardés comme l'effet de la contrainte, ainsi que les ennemis de la révolution ne cessent de le répéter aux peuples. Mais cet état de choses sertde prétexte à la désobéissance, il occasionne des protestations, donne des espérances, fournit des moyens de séduire les citoyens les mieux intcnlion-
Y> ci 6 octobre I7Si), et que M. de La Fayette avait voulu, à celle occasion, faire partir pour T Angleterre.
1 M. le duc d'Orléans, également compromis dans les événements des îi et G octobre, et dont M. de La Fayette exigea alors le départ pour l'Angleterre. Le prince fut chargé d'une prétendue mission diplomatique qui n'avail aucune réalité. C'est à l'aide de celle prétendue mission qu'on le décida au départ, et que ce départ, qui était un véritable exil, lui expliqué dans le public.
-' C'esl à 31. de La Layette que se rapporte ce passage.
nés, et peut servir de voile aux entreprises des parlements et de la noblesse. Deux protestations sont déjà connues, le vœu de quelques provinces est incertain, l'obéissance de quelques chefs de troupes est douteuse. C'en est assez pour montrer combien il importe au salut de l'État que nulle excuse ne puisse être laissée aux malintentionnés, si l'on veut que la révolution soit paisiblement consommée.
Le roi aura-t-il du moins à Paris la sûreté personnelle la plus complète? Placé comme il l'est, les moindres catastrophes pourraient compromettre cette sûreté î Elle est menacée par les mouvements du dehors, les commotions du dedans, les divisions des partis, les fautes du zèle, celles de l'impatience, et surtout par la violente collision de la capitale et des provinces.
Si Paris a une grande force, il renferme aussi de grandes causes d'effervescence. Sa populace agitée est irrésistible : l'hiver approche, les subsistances peuvent manquer; la banqueroute peut éclater, que sera Paris dans trois mois? Certainement un hôpital, peut-être un théâtre d'horreurs. Est-ce là que le chef de la nation doit mettre en dépôt son existence et tout notre espoir?
Les ministres sont sans moyens. Un seul, qui toujours eut plutôt des enthousiastes qu'un parti, a encore de la popularité. Mais ses ressources sont connues, il vient de se montrer tout entier. Sa tète véritablement vide n'a osé entreprendre que d'étayer quelques parties d'un édifice qui s'écroule de toutes parts; il veut prolonger l'agonie jusqu'à l'instant qu'il a marqué pour sa retraite politique, et où, comme en 1781, il croit laisser un prétendu niveau entre la recette et la dépense, et quelques millions dans le trésor royal. Que son moyen réussisse ou qu'il échoue, le succès ne s'étendra pas au delà de quelques mois, et ce financier destructeur ne laisse un souffle à Paris qu'en ruinant le royaume. Ce n'est pas là une conjecture; c'est un résultat que l'on peut réduire à une démonstration arithmétique.
Que deviendra la nation après cette inutile tentative qui rend la banqueroute inévitable? Nous ne sommes aujourd'hui que las et découragés; c'est le moment du désespoir qu'il faut redouter.
Les provinces ne sont pas démembrées, mais elles s'observent les unes les autres ; une division sourde annonce des orages. les communications pour les subsistances s'interrompent de plus en plus. Le nombre des mécontents augmente par l'effet inévitable des décrets les plus justes de l'Assemblée. Une nation n'est, en résultat, que ce qu'est son travail. La nation est désaccoutumée du travail. La force publique n'est que dans l'opinion et les revenus de l'État : tous les liens de l'opinion sont dissous, et l'on ne paye plus, et même incomplètement, que les impôts
directs, tandis que la moitié de nos impôts sont indirects. II faudrait plusieurs années pour remplacer ce que six mois viennent de détruire, et l'impatience des peuples, stimulée par leur misère, se manifeste de tous côtés.
lTn événement plus funeste encore se prépare: l'Assemblée nationale, si mal combinée dans son principe, composée de parties si peu homogènes et si laborieusement réunies, voit tous les jours diminuer la confiance dans ses travaux. Les meilleures intentions ne sauvent pas des erreurs; elle est entraînée hors de ses propres principes par la funeste irrévocabilité qu'elle a donnée à ses premiers décrets, et, n'osant ni se contredire ni revenir sur ses pas, elle s'est fait un obstacle de plus de sa propre puissance. Le respect qu'inspirent un grand titre et une grande révolution vue de loin, l'espérance si nécessaire aux peuples la soutiennent encore; mais chaque jour une portion de l'opinion publique se détache de cette grande cause qui exigeait le concours le plus individuel de toutes les parties de l'empire. On ne dévoile au peuple que les erreurs presque inévitables d'un corps législatif trop nombreux, dont les pas sont mal affermis, dont l'apprentissage n'est pas fait, au lieu de lui montrer combien ces erreurs seront faciles à réparer par la prochaine législature. Une sourde commotion se prépare, elle peut faire perdre en un jour le fruit des plus grands travaux ; le corps politique tombe en dissolution ; il faut une crise pour le régénérer; il lui faut une transfusion de sang nouveau.
Le seul moyen de sauver l'État et la Constitution naissante, est de placer le roi dans une position qui lui permette de se coalitionner à l'instant avec ses peuples.
Paris engloutit depuis longtemps tous les impôts du royaume. Paris est le siège du régime fiscal abhorré des provinces; Paris a créé la dette; Paris, par son funeste agiotage, a perdu le crédit public et compromis l'honneur de la nation. Faut-il aussi que l'Assemblée nationale ne voicque cette ville cl, perde pour elle tout le royaume? Plusieurs provinces redoutent qu'elle ne domine rassemblée, qu'elle ne dirige ses travaux. Paris ne demande que des opérations financières : les provinces ne considèrent que l'agriculture et le commerce. Paris n'en veut qu'à l'argent; les provinces demandent des lois. Les dissensions entre Paris et les provinces sont connues; au moindre événement on les verra éclater.
Quel parti reste-t-il donc à prendre? Le roi est-il libre? Sa liberté n'est pas entière; elle n'est pas reconnue.
Le roi cst-il en sûreté? Je ne le crois pas. Paris même peut-il se sauver tout seul? Non : Paris est perdu si on ne le ramène pas
à l'ordre, si on ne le contraint.pas à la modération. Ses consommations le mettent à la merci du reste du royaume, et sa perte inévitable serait dans la prolongation de sa tyrannique anarchie, à laquelle n'ont d'intérêt que ses chefs trompés ou trompeurs, et jetés loin de toute mesure par leurs propres excès.
L'Assemblée nationale terminera-t-elle sa session sans être troublée par les commotions que mille événements nous préparent? 11 serait bien téméraire celui qui s'en porterait caution ! Si Ton ne parvient pas à donner une autre direction à l'opinion publique, à éclairer les peuples sur leurs véritables intérêts, à préparer, par des instructions données aux commettants, l'esprit delà prochaine législature, l'État rccouvrera-t-il la paix? l'armée sa force? le pouvoir exécutif son action? le monarque ses véritables droits , ceux dont l'exercice est indispensable à la liberté publique? Ou la monarchie sera-t-clle ébranlée dans ses fondements, et très-probablement démembrée, c'est-à-dire dissoute ? Il est facile de prévoir par ce qui s'est fait tout ce que l'on peut redouter.
Il faut donc prendre d'autres mesures ; toutes les données conduisent à ce résultat.
Plusieurs moyens se présentent, mais il en est qui déchaîneraient les maux les plus effroyables , et que je ne rappelle que pour en détourner le roi, comme de sa perte inévitable.
Se retirer à Metz ou sur toute autre frontière , serait déclarer la guerre à la nation et abdiquer le trône. Un roi qui est la seule sauvegarde de son peuple, ne fuit point devant son peuple; il le prend pour juge de sa conduite et de ses principes, mais il ne brise pas d'un seul coup tous les liens qui l'unissent à lui, il n'excite pas contre lui toutes les défiances, il ne se met pas dans la position de ne pouvoir rentrer au sein de ses États que les armes à la main, ou d'être réduit à mendier des secours étrangers.
Et qui peut calculer jusqu'où l'exaltation de la nation française pourrait se porter, si elle voyait son roi l'abandonner pour se joindre à des proscrits et le devenir lui-même ; jusqu'à quel point elle pourrait se préparer à la résistance et braver les forces qu'il irait recueillir? Moi-même, après un tel événement, je dénoncerais le monarque.
Se retirer dans l'intérieur du royaume, et en convoquer toute la noblesse, serait un parti non moins dangereux.
.justement ou non, la nation entière, qui dans son ignorance confond la noblesse et le patriciat, regardera pendant longtemps [es i^Mililshommes en masse comme ses plus implacables ennemis. L'abolition du système féodal était une expiation due à dix siècles de délire. On aurait pu diminuer la commotion, mais il n'est plus
temps, et l'arrêt est irrévocable. Se réunir à la noblesse serait pire que de se jeter dans une armée étrangère et ennemie ; ce serait opter entre un grand peuple et quelques individus, entre la paix et la guerre civile à forces excessivement inégales.
Où serait, dans un tel parti, la sûreté du roi? Un corps de noblesse n'est point une armée qui puisse combattre ; ce n'est point une province qui puisse se retrancher. Même avant la réunion, la plus grande partie de cette noblesse ne serait-elle pas détruite, égorgée? Ses possessions ne seraient-elles pas anéanties? Ne l'appelât-on que pour la faire consentir aux plus grands sacrifices, le coup mortel serait porté avant qu'on pût s'expliquer et s'entendre ; et si l'on voulait lui conserver tout ce que l'opinion universelle, tout ce qu'une raison plus éclairée a détruit de ses exemptions, de ses privilèges, croit-on que la paix, que les impôts pussent s'établir dans une nation à qui, par cela seul, l'on arracherait la plus chère et la plus juste de ses espérances?
Se retirer pour recouvrer la liberté , pour dénoncer l'assemblée aux peuples, et rompre tout lien avec elle, serait une mesure moins violente que ces deux premières , mais non pas moins périlleuse ; clic exposerait la sûreté du roi ; elle ouvrirait également la guerre civile, parce qu'une grande partie des provinces veut soutenir les décrets de l'assemblée : parce que, dans ses fautes nombreuses, il y a plus d'erreurs d'administration que d'erreurs de principes, et que les peuples ne peuvent pas douter qu'au fond l'assemblée ne leur soit très-salutaire ; parce que la partie éclairée de cette nation sait qu'il faut obéir provisoirement, même aux erreurs d'un corps législatif, sans quoi nulle sorte de Constitution ne serait jamais établie. Le roi n'aurait alors pour lui ni la noblesse dont il n'épouserait pas la passion, ni son peuple dont il n'adopterait pas les projets ; ou plutôt cette première mesure, ne pouvant pas subsister par elle-même, entraînerait à beaucoup d'autres, et l'on tomberait dans une des chances désastreuses dont je viens d'indiquer le danger.
Il est certain, d'ailleurs, qu'il faut une grande révolution pour sauver le royaume, que la nation a des droits, qu'elle est en chemin de les recouvrer tous, et qu'il faut non-seulement les rétablir, mais les consolider; qu'une convention nationale peut seule régénérer la France ; que l'assemblée a déjà fait plusieurs lois qu'il est indispensable d'adopter, et qu'il n'y a de sûreté pour le roi et pour l'Etat que dans la coalition la plus étroite entre le prince et le peuple.
Tous les moyens que je viens de prévoir étant donc écartés, voici ce que je pense du dernier que l'on propose, et qui n'est certainement pas sans danger ; mais il ne faut pas s'imaginer pou-
voir sortir d'un grand péril sans un péril, et toutes les forces des hommes d'État doivent être employées maintenant à préparer, tempérer, diriger et limiter la crise, et non à empêcher quïl n'y en ait une, ce qui est entièrement impossible, ni même à la reculer, ce qui ne servirait qu à la rendre plus violente.
Ce dernier parti est exécutable par des moyens simples. Ces moyens seraient sans doute préparés presque dans leurs plus petits détails. On ne les communiquerait, à ceux qui devraient les employer, que dans l'instant où la résolution serait prise. Le ministère n'est pas assez bien intentionné, ou du moins pas assez présumé tel, pour qu'on puisse s'ouvrir à lui. Il s'agit d'une dernière ressource pour le bonheur publie et pour le propre salut du roi. Tout serait perdu si des indiscrétions dévoilaient un plan que l'ignorance de son but et de ses résultats pourrait faire regarder comme une conspiration, lorsque le salut de l'Etat en est l'unique objet; il ne faudrait donc admettre d'autres confidents du projet que ceux qui seraient directement chargés de l'exécuter. Une fois les chefs déterminés, il faudrait d'ailleurs carte blanche sur les moyens et sur le choix des autres agents ; et véritablement notre malheur est tel, qu'il faut employer le même mystère pour faire le bien, que les ennemis de la patrie en mettent à lui nuire.
Voici les principaux résultats :
Le départ du roi serait préparé, et l'opinion des provinces déjà fixée en partie par des événements qu'il est facile de prévoir.
Il est impossible que le défaut de liberté du roi, s'il veut en faire usage, ne soit pas constaté par des refus ou par des précautions injurieuses.
Il est impossible que la milice de Paris ne sorte pas do ses véritables fonctions, si on veut les borner à ce qu'elles doivent être.
Il est impossible que, si l'on tentait de concilier la liberté entière du roi, même avec son séjour dans la capitale, et s'il réclamait l'appui du corps législatif, la véritable position du roi ne fût aussitôt dévoilée, et que l'Assemblée nationale ne vît au sein de Paris sa propre sûreté, sa propre existence compromises. Ce ne serait point là faire naître un nouvel ordre de choses, ce serait constater ce qui est.
Il n'est pas difficile non plus de prévoir que, dans le délai quelconque qu'exigera le départ du roi, on verra naître de nouvelles protestations des parlements, ou des villes, ou des corps, dont les mauvaises intentions seconderont en un sens la cause publique, et montreront de plus en plus la nécessité de changer la position du roi.
Le motif du départ du roi serait donc suffisamment préparé ; le salut public en ferait une loi.
Plusieurs moyens seraient employés pour que la sûreté du départ ne fût pas même incertaine.
Ses gardes seraient systématiquement dispersés.
On a mille prétextes de ménager l'organisation soudaine d'un corps de dix mille hommes, uniquement composé de régiments nationaux que l'on porterait en trois jours sur un point presque également près de ÛO à 25 lieues de Rouen et de Paris.
Si les provinces, ce qu'il est presque impossible de croire, prenaient le change sur une démarche dont dépend le salut commun, des chefs sûrs et fidèles seraient prêts à former une seconde ligne capable de contenir les mécontents, et d'intercepter la communication des cantons suspects. Cette précaution donnerait le temps d'éclairer les peuples , et l'opinion publique serait bientôt la véritable armée.
Il serait très-facile de faire ces opérations sans le concours des ministres, et par des influences particulières sur les garnisons.
Ces précautions prises, le roi pourrait partir en plein jour du château, et se replier sur Rouen.
11 choisirait cette ville ou ses environs, parce qu'elle est au centre du royaume, parce qu'une position militaire, prise respectivement à ce point, commande une navigation immense, dispose des comestibles du seul foyer de résistance qui soit vraiment à considérer, et changerait cette résistance en bénédictions, si la bienfaisance du roi, si ses efforts, si ses sacrifices personnels parvenaient à y porter l'abondance; il faut encore Rouen, parce qu'un tel choix annonce qu'on n'a aucun projet de fuite, et qu'on veut uniquement se rapprocher des provinces, parce que la Normandie est très-forte en population, et que ses habitants ont plus de ténacité que les autres Français ; parce qu'enfin il est trèsfacile de coalitionncr cette province avec la Rretagne et l'Anjou, ce qui formerait déjà une force irrésistible.
Avant le départ du roi , on tiendrait prête une proclamation adressée à toutes les provinces, dans laquelle le roi dirait, entre autres choses : qu'il se jette dans les bras de son peuple, qu'on lui a fait violence à Versailles; qu'il était en quelque sorlc gardé à vue à Paris, qu'il n'avait pas la liberté d'aller et venir qu'a cl doit avoir tout citoyen, et il en rapporterait les preuves; qu'il a su que cette position servait de prétexte aux mécontents pour refuser d'obéir aux décrets de l'Assemblée nationale cl à la sanction par lui donnée à ces décrets, ce qui pouvait compromettre une révolution à laquelle il prend autant d'intérêt que les plus ardents amis de la liberté ;
Qu'il veut être inséparable de son peuple, et que le choix qu'il a lait de Rouen le prouve sans réplique ;
Qu'il est le premier des rois de sa race qui ait formé le dessein d'investir la nation de tous ses droits,, et qu'il a persisté dans ce dessein malgré ses ministres et les conseils qui corrompent les princes ;,
Qu'il a adopté sans réserve tels et tels décrets de l'Assemblée nationale, qu'il renouvelle sa sanction et son adhésion, et que ses sentiments à cet égard seront invariables ;
Que tels autres décrets ne lui paraissent même pas assez avantageux à son peuple, que tels autres n'ont pas été peut-être assez réfléchis, et qu'il désire à cet égard que la nation revienne librement à un nouvel examen , sans entendre pourtant porter ni laisser porter aucune atteinte à l'obéissance provisoire;
Qu'il va appeler auprès de lui l'Assemblée nationale pour continuer ses travaux , mais qu'il convoquera bientôt une nouvelle convention pour juger, confirmer, modifier et ratifier les opérations de la première assemblée ;
Qu'il désire avant tout que la dette publique soit sacrée, que ce point est un de ceux sur lesquels, s'agissant de L'honneur national, et par conséquent du sien, il ne peut transiger;
Qu'il ne croit pas pouvoir transiger non plus sur l'existence des parlements qu'il a toujours regardés comme le plus grand fléau de ses peuples, et que l'Assemblée nationale a sans doute tardé trop longtemps à détruire ;
Qu'il est temps d'apprendre à la nation que ces corps, qui prétendent n'avoir jamais été qu'une barrière contre les rois, ne sont pas moins les ennemis de la nation que du monarque ; que leur intérêt et leur ambition n'ont jamais été que le prétexte de leur apparente surveillance ; que leur véritable dessein, manifesté par leur coalition avec la noblesse, avec tous les mécontents, avec tous les ennemis de la cause publique, est de fonder leur puissauce sur l'anarchie, de détruire les liens de l'obéissance, pour diminuer l'autorité du roi; de seconder au besoin cette autorité pour s'opposer à celle de la nation, et de ménager, par cet équilibre et par ces combats, l'aristocratie judiciaire, qui, de toutes les formes d'un gouvernement corrompu, serait évidemment la plus tyrannique ;
Qu'il se soumettra personnellement aux plus grands sacrifices, qu'il ne s'agit plus de promettre des économies sans les réaliser, qu'il vivra comme un simple particulier, qu'un million lui suflit pour sa dépense d'homme et de père de famille, qu'il ne demande rien de plus, qu'A ne veut qu'une seule table pour lui et pour les siens, que tout le luxe du trône doit être porté dans le perfectionnement du gouvernement civil et dans la sage magnificence des dépenses vraiment nationales ;
Que les créanciers de l'État ne seront plus leurrés de vaines promesses; que, forcé de se résigner à des atermoiements, il demande qu'au moins on leur donne pour gage tout ce que la nation a de disponible ; que , pour sortir du dédale inextricable des finances, il va ordonner l'appel de tous les créanciers de l'État afin de connaître la totalité de la dette çt le syndicat de ces mêmes créanciers pour traiter avec eux , et leur présenter autre chose que des opérations incertaines , ruineuses , et qui ne peuvent qu'alarmer de plus en plus la nation ;
Que, résolu personnellement à tous les sacrifices, il ne croit pas que la même économie puisse se porter sur tous les traitements accordés depuis longtemps à une foule de citoyens qui n'ont aujourd'hui que cette ressource pour exister, et qu'il prie la nation de considérer que ce n'est pas en ruinant, en poussant au désespoir tant de milliers d'individus, que l'on parvient à rétablir la paix publique. Qu'au reste, il prend à témoin son peuple de la conduite personnelle qu'il a toujours eue, qu'il le conquerra non par les armes , mais par son amour ; qu'il confie son honneur et sa sûreté à la loyauté française ; qu'il ne veut que le bonheur des citoyens, et qu'il n'est lui-même rien de plus.
Cette déclaration d'un bon roi , ce manifeste de paix , trèsferme, mais très-populaire, serait porté par des courriers extraordinaires dans toutes les provinces, et tous les commandants seraient avertis de se tenir sur leurs gardes.
Une autre proclamation serait portée à l'Assemblée nationale, pour annoncer le départ du roi, le choix du lieu où il se rend, et lui demander de délibérer si elle ne doit pas s'y rendre ellemême. Il exposerait dans sa lettre à l'assemblée les motifs qu'il a eus de quitter Paris.
L'assemblée se rendrait indubitablement au lieu indiqué par le roi, si elle était libre de s'y rendre. Si, après l'avoir délibéré, elle n'en avait pas la liberté , la session serait par cela seul terminée de droit, sinon de fait.
Si l'assemblée continuait à délibérer après que son défaut de liberté serait constaté, ses délibérations ultérieures porteraient toutes l'empreinte de la même violence.
Si l'assemblée délibérait de continuer ses séances à Paris, malgré le décret par lequel elle s'est déclarée inséparable du monarque, une telle décision ne serait déterminée que par la peur et le défaut de liberté. Mais, dès lors, cette même cause, influant sur toutes les délibérations subséquentes, serait bientôt dévoilée et connue des provinces; la contrainte serait constatée par des aveux individuels des membres de l'assemblée , par leur correspondance, par les démarches hostiles de Paris, et il y aurait lieu
à la convocation d'une législature. Dans tous les cas, le roi, soit par son ministère actuel, soit par celui qu'il choisirait immédiatement, prendrait de nouvelles mesures.
Les proclamations se succéderaient les unes aux autres, et le roi instruirait ses peuples de leurs véritables intérêts.
Les créanciers étant appelés et syndiqués, il serait facile de prendre avec eux des mesures très-utiles.
L'esprit actuel de l'Assemblée nationale changerait nécessairement en partie par le changement de l'opinion publique dans les provinces.
Si quelques cantons offraient de la résistance, le pouvoir exécutif, autorisé par l'Assemblée nationale, déploierait toutes ses forces.
Partout les bons citoyens se coalitionneraient avec le roi , et l'on verrait bientôt ce que peuvent sur une nation fidèle et généreuse le respect et l'attachement pour un bon prince qui n'a jamais voulu que le bien, et qui est lui-même plus malheureux que ses peuples.
Voilà les idées jetées à la hâte, mais profondément réfléchies, que la connaissance de la véritable situation du royaume m'a suggérées. Il est encore une réflexion bien importante.
Quel moment faut-il choisir pour exécuter le plan de salut public que l'on vient de discuter? Est-ce l'intervalle qui pourra s'écouler entre cette législature et la seconde, ou bien l'occurrence actuelle, et pour ainsi dire chaque instant ?
La Constitution qui émanera de la présente session n'étant que provisoire, puisque l'assemblée a exercé les droits d'une convention, et que nulle convention ne peut être ratificatrice d'ellemême ; les lois particulières de l'assemblée ne pouvant être non plus que provisoires, puisque les circonstances seules ont forcé I assemblée à réunir les fonctions d'une législature à celles d'un corps constituant, on s'exposerait sans doute à moins de difficultés, si, pour éclairer les peuples, si, pour diriger l'opinion publique, on attendait que l'Assemblée nationale eût terminé la session.
Mais, outre que la diversité d'opinions sur la position du roi, et les conséquences que les malveillants en tirent, peuvent pousser et les mécontents et l'assemblée elle-même à des partis extrêmes ; outre que mille événements peuvent amener des orages au milieu desquels la sûreté personnelle du roi serait compromise, il est encore à craindre que l'assemblée ne décrète qu'il n'y aura aucun intervalle entre la session actuelle et celle de la prochaine législature. Les représentants de la volonté générale seraient alors remplacés ; mais l'esprit public resterait le même , et, comme on s'écarte des véritables principes qui doivent concilier la liberté
nationale et la monarchie, comme on ne cherche pas à former celle coalition entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, sans laquelle un État tel que la France ne peut durer, sans laquelle une liberté toujours orageuse ne laisserait que l'alternative du despotisme ou de l'anarchie , il est évident que le moment actuel, quoique plus périlleux, du moins pour les premières heures , est cependant le seul dont on puisse attendre quelque succès.
Quel instant faut-il encore choisir? Tous, et aucun d'une manière précise.
Les grandes révolutions ont presque toujours échoué par la précipitation et l'impatience. On a prévu plusieurs événements préparatoires du départ; on a indiqué d'autres précautions à prendre lorsque ces événements auront fourni de nouveaux moyens de fixer l'opinion publique; le moment où tous ces éléments paraîtront complets aux yeux de la raison et de la sagesse, sera celui du départ.
C'est donc aujourd'hui même que le plan doit être exécuté, c'est-à-dire que, dès ce moment, il faut en faire lentement les apprêts. Le défaut de liberté du roi, le défaut de pouvoir dans l'Assemblée nationale pour lui garantir cette liberté mieux constatés, les intentions de la milice de Paris mieux déterminées, les prétextes que les ennemis de la cause publique veulent tirer de la position du roi mieux connus, voilà des préparatifs qui ne dépendent que des événements, et dont l'attente doit précéder toute décision ultérieure sur le moment du départ.
Les premières données se combineront avec les préparatifs de ce départ en lui-même : les ordres à donner aux frontières, le rassemblement et la disposition de la petite armée, la dispersion des gardes , la rédaction des proclamations à adresser aux provinces et à l'Assemblée .
Le seul point sur lequel le roi doit être inflexible, c'est de se refuser à tout projet qui n'aura pas pour objet unique la paix et le salut de l'État, et l'indivisibilité du monarque et du peuple. Cette indivisibilité est dans le cœur de tous les Français; il faut qu'elle existe dans Faction et le pouvoir.
LE COMTE DE MIRAUEAC AU COMTE DE II MAlUK.
Vendredi dO octobre 1781) \ — Je suis sensible à votre repro-
1 Cette lettre, qui répond au post-scriptum du billet du conte <lc La Marck du U octobre, a été évidemment écrite par Mirabeau pour être montrée à Monsieur et à la Reine,
che , mon très-cher , parce qu'il a ses racines dans la conviction que le sentiment de mes devoirs d'homme public doit être la première de mes passions. Je ne veux pas que vous perdiez cette conviction , et je vous dirai nettement pourquoi je ne me mêle point du travail du comité militaire dont, par je ne sais quelle bizarrerie, on a jugé à propos de me mettre, tandis que je n'étais d'aucun autre.
J'ai vu, dès le premier pas, que son travail ne portait pas sur le véritable objet de son institution, et qu'il embrassait tout ce dont il ne devait pas se mêler. J'ai vu qu'au lieu de déterminer les rapports des milices nationales et des troupes réglées, et réciproquement, ainsi que les rapports des unes et des autres avec l'État et son chef, il devenait un conseil de la guerre, un bureau (1 "administration, et qu'il ne tendait qu'à faire ce que le ministère seul doit déterminer sous le poids de sa responsabilité ; caution éternelle et suffisante dans une bonne constitution, non du succès, mais du fidèle emploi des moyens. J'ai vu enfin que cette confusion d'idées nous conduirait à la dissolution entière de l'armée, laquelle, à dire vrai, depuis qu'elle a appris le droit public, n'est plus une armée.
Or , mon cher , lorsque des circonstances qui vous sont trèsconnues ont, dans l'Assemblée nationale, privé d'influence ceux qui ont raison, ou plutôt donné l'influence à ceux qui ont tort, je me suis fait serment à moi-même de ne participer en rien à tout ce qui dévierait de mes principes, puisque l'espoir d'appliquer au bien public le sacrifice, même de mon opinion, ne me restait plus, et que je ne tirerais aucun profit pour la vérité de ces échanges d'opinions et de complaisances politiques, dont un homme d'État est si souvent obligé de se contenter, et qui sont les véritables éléments de l'influence dont je viens de parler.
l'ai donc été entièrement étranger au travail du comité, mais, plus désireux encore de l'empêcher de nuire et de dater mon opinion que de rester étranger à ses erreurs, je soutiendrai contre lui dans l'assemblée mes principes; j'y soutiendrai surtout que si, dans cette matière comme dans plusieurs autres, nous ne consultons que l'esprit du moment; si nous transportons les méfiances, nées dans un temps où il n'y avait aucune manière sure de gouverner, dans la Constitution, de laquelle nous devons faire résulter un régime tout à fait différent, et, pour le définir en un mot, Ja prospérité publique, nous arriverons infailliblement à la plus irrémédiable des anarchies. Le roi, dans un gouvernement monarchique, est l'exécuteur suprême, nous l'avons ainsi déclaré ; si la force militaire n'est pas tout entière dans sa main, il n'y a plus d'exécuteur suprême, il y a deux, il y a dix, il y a cent, il y a
plusieurs milliers de chefs de l'exécution , et bientôt l'État est la proie du gouvernement militaire, c'est-à-dire du plus intolérable des brigandages. Il ne faudrait que cela pour nous achever.
M. TALON AU COMTE DE LA MARCK
Vendredi 16 octobre 1789. — On attend votre ami (puis-je dire le nôtre?) ce soir après le comité ; et dans le cas où il n'y aurait pas de comité, on se rendra toujours au bureau pour le voir et causer avec un abandon absolu et une franchise qui doit être la base de toute réunion. On est enchanté de n'avoir à traiter qu'avec vous et lui. Il faudra seulement convenir des jours et heures où nous pourrons nous voir. Le maître sera instruit de tout.
Secret, fidélité et franchise; avec ces trois engagements, je crois que la chose publique y gagnera beaucoup.
Je vous embrasse, mon cher comte, et suis bien pour la vie tout à vous.
Dans ce billet il s'agit d'une réunion chez le garde des sceaux , où devaient se trouver MM. de La Marck et de Mirabeau. On comprend que : Le maître qui sera instruit de tout est le roi.
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK
Samedi matin 17 octobre 1789. — L'affaire est chaude, et La Fayette décidé autant qu'il peut l'être à lui seul. Il me mène ce matin chez le Montmorin. Necker n'a voulu me voir, d'abord, que seul ; c'est pour cinq heures. 11 est excessivement peiné de la chose, mais il est poussé à bout, vu les subsistances et l'état des finances, et il commence à voir que s'il n'y prend garde, on sera réduit à accepter son départ. Il faut décider La Fayette effrayé des subsistances et inquiet des provinces. Je suis résolu moimême à supporter la commotion du départ de Necker, tant je suis convaincu que tout périt. Voyons-nous pour les détails qui sont piquants. Mais voici qui importe : que j'aie l'état exact, et des besoins de Paris, et de la situation journalière des subsistances, et des inquiétudes quotidiennes du peuple sur cet objet. Vale et me ama. — Vous faites un coup de partie si vous m'obtenez ces éclaircissements-là .
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK
Samedi soir 17 octobre 1789. — J'ai vu longtemps le petit et
le sous-grand homme 1. Celui-ci m'a prié de vous engager à passer chez lui hientôt. Si demain ne vous contrariait pas trop , j'opinerais pour demain. Mais j'ai, moi, à vous parler à fond et avec toute la eonfîance que votre aimahle franchise a provoquée. — Vous pouvez en ce moment beaucoup pour celui qui croit qu'on ne vaut, dans la partie executive de la vie humaine, que par le caractère, et qui, par cela, vous dit assez ce qu'il pense de vous et ce qu'il est prêt à faire pour vous. J'ai été vous chercher chez vous et à l'Assemblée nationale; mais en vain. Vale et me ama.
LE COMTE DE I. \ MVRCK AU COMTE DE MIRABEAU
Samedi 17 octobre 1789. — Ah ! quel homme 2 ! vous le savez, mais arrivons vite au point où je l'ai laissé. — Pourquoi avezvous dit que lundi vous parleriez de l'embarras de vos affaires ? — Cela m'a gêné. Je n'ai pas pu paraître aussi fier, et je veux toujours l'être pour vous et par vous. Au reste j'ai prouvé qu'il valait mieux qu'on allât au-devant. D'après quoi, il doit commencer, la première fois que vous le verrez, par vous offrir 50,000 fr. ; j'ai demandé si je pouvais vous l'annoncer ; il n'a pas dit non , mais il a montré désirer que vous sussiez seulement qu'il vous préparait un grand secours pour lundi. Cela reçu, vous n'aurez rien reçu. Bien entendu cependant que je l'ai toujours considéré comme un traitement par mois. On en est convenu. Il a proposé, répété qu'il aurait un engagement par écrit pour une grande ambassade, Hollande, Angleterre. Pour Constantinoplc, c'était bon il y a huit mois. J'ai tout rejeté. Le pressant est d'être dégagé; alors je ne sais plus sur quel objet vous ne serez pas le plus fort. Oui, fort sur ce point, vous rend doublement fort sur tout le reste; surtout quand c'est par une source pure.
Je passerai chez vous à six et à neuf heures, pour vous dire ses petites vues sur son ministère. Si je vous manque ces deux Ibis, je compte toujours sur vous à diner demain.
Vale et me ama.
Vous m'avez oublié; je n'ai pas vu M. Pellenc; je l'attendrai demain à neuf heures.
M. TU.OX AU COMTE DE LA MARCK
Dimanche 18 octobre 1789. — Nous avons vu La Fayette. Tout le monde est révolté de la sagesse de Mirabeau. Il faut absolument
1 M. Neeker et le comte de .Montmorin. 1 M. de La Fayette.
qu'il prenne son parti. La Fayette ne varie pas dons son amitié. Si le comte de Mirabeau aime mieux vivre un jour que cent ans dans l'histoire, et que le publie prononce contre lui un jugement sévère, il lui proposera alors l'ambassade de Turquie et le traitement qu'il désirera. — Si, au contraire, il se prononce comme il le doil, alors les arrangements dont nous avons parlé sont convenus, et il vous attend, non demain matin, mais après-demain mardi , avec Sémonville. La confiance en vous m'a paru entière. Vous pensez bien que je ne suis nullement étonné de voir la franchise qu'inspire votre loyauté. Oui, monsieur le comte, je vous offre tout ce qu'un vrai serviteur, un ami zélé peut présenter : dévouement absolu, confiance entière.
La Fayette m'a paru décidé pour M. de Ségur.
Il faut que notre cher comte ' risque une petite saignée; elle lui servira de purgation.
Tout à vous pour la vie.
LE COMTE DE LA JH1KK AU COMTE DE MIRABEAU
Dimanche soir 48 octobre 1789. — Je n'ai pas vu La Fayette, mais j'ai fait plus. — J'ai à vous dire le point où je me suis arrêté, et je ne vois pas La Fayette demain matin, afin de vous avoir vu auparavant pour être plus fixé sur les choses que je peux terminer avec lui.
Votre affaire avec M. Cochcrel 2 fait du bruit; on voudrait bien s'en servir contre vous; mais il y a un moyen, je pense, de l'aire un bon replâtrage. Je peux être demain matin chez vous à huit heures.
LE COMTE DE MIRABEAU AU MARQUIS DE LA FAYETTE
Lundi 19 octobre 1789. — J'ai remis pour vous à Sémonville la véritable adresse de l'homme qui parait être un des chefs de iile de l'intrigue, laquelle va toujours en croissant. J'espère aussi que M. de Boinvilie se sera occupé de Saint-Génie. Je ne perdrai aucun trait de mes ébauches en fait de découvertes, et, (pioi qu'il arrive, je serai votre jusqu'à la fin, parce que vos grandes qualités m'ont fortement attiré, et qu'il m'est Impossible de cesser de prendre un intérêt très-vif à une destinée si belle et si étroitement liée à la révolution qui conduit la nation à la liberté.
1 Mirabeau.
2 Propriétaire aux Iles, qui avait voulu se battre avec .Mirabeau.
Maïs si vous avez réfléchi sup la perfide collusion des ministres avec l'orgueil brutal ou plutôt vraiment délirant du méprisable charlatan 1 qui a mis le trône et la France à deux doigts de leur perte, et qui s'obstine a la consommer plutôt qu'à s'avouer à soimême son incapacité, vous ne croyez plus que je puisse le moins du monde être leur auxiliaire.
Ils m'ont insulté, désigné ; ils ont voulu dénoncer, autant qu'il était en eux, mon ambition et les difficultés que je leur suscitais ; ils ne pourraient me désarmer qu'en opérant le bien public, et le mauvais génie de l'espèce humaine n'en est pas plus loin qu'eux. Permettez donc que je vous supplie de ne plus exiger de moi aucun ménagement pour eux, et que, me réservant pour un moment où, ne souffrant plus qu'on vous cache des démarches si décisives, et qu'on déjoue et décrie vos amis les plus fervents, vosaflidés les plus utiles, je mette enfin la nation à même déjuger si c'est le ministère actuel qui est propre à sauver l'Etat.
Le mépris montré à notre décret, la défaveur jetée sur nous, m'y provoquent; la chose publique, votre intérêt et mon penchant m'y convient; et comme il ne faut pas que vous ignoriez ce (jue feront vos amis, comme vous vous laissez dérober ce que feront les ministres, je vous avertis que demain je reprendrai en sous-œuvre la réponse des ministres, et montrerai qui, dans cette circonstance, a raison ou tort d'eux ou de l'Assemblée nationale.
Quant à vous, mon cher marquis, je conçois bien votre politique de vouloir n'être pas responsable des subsistances , mais cependant vous l'êtes tellement par le fait, que je n'entends pas comment vous avez pu négliger les offres que je vous ai apportées de l'Angleterre.
M. do Boinville, mentionné dans cette lettre, était un aide de camp de M. de La Fayette, qu'il envoya à Londres à la suite de M. le duc d'Orléans, au mois d'octobre 1789, pour surveiller les démarches du duc et celles des émigrés. On trouve dans les Mémoires de M. de La Fayette, tome II, page 429, la copie des instructions qu'il donna à M. de Boinville, au moment de son départ pour Londres.
Mirabeau, dont les négociations avec M. Neckcr n'avaient abouti il rien, annonce qu'A l'attaquera le lendemain dans l'assemblée. En effet, dans la séance du 20 octobre il reprocha aux ministres de n'avoir pas transmis dans les proràces les décrets de l'assemblée, et dit ensuite : « Je demande par amendement, « et vu les circonstances particulières que je ne crois pas prudent d'exposer, « que l'assemblée nomme dans son sein une commission pour s'informer des « subsistances, et notamment de celles de la capitale. »— Cet amendement n'eut pas de suite.
1 M. Necker.