‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 6 sur 38 · LE MARQUIS DE LA FAYETTE AU COMTE DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE LA FAYETTE AU COMTE DE MIRABEAU

Lundi 19 octobre 4789. — Il est difficile que je vous écrive bien en détail sur une lettre que je ne connais pas ; et je n'ai pas besoin de vous dire combien je désapprouve le peu que j'en sais. Mais comme nous dînons ensemble, j'en causerai avec vous, et, sans bien demander le sacrifice d'une réponse que vous vous devez, je vous prierai de ne pas abandonner un plan que nous devons à la chose publique. M. Doumerc sortait de chez moi lorsque votre lettre est arrivée. Je vous parlerai sur celle de M. Du Roverai. — Ne croyez pas que j'évite aucune responsabilité : et comme le déshonneur n'entre pas dans mes calculs, je ne considère d'alternative que la révolution ou ma tête. — Au plaisir de vous voir à dîner.

LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK

Lundi 49 octobre 1789. — Hier on me fit faire toutes sortes de propositions conciliatoires ; et comme on voulait garder d'abord de la mesure, à laquelle je n'opposai que de la hauteur, on finit par convenir que j'étais indispensablement nécessaire et que l'on se livrait aveuglément. Je raillai le dictateur * à qui M. deMontmorin, au moment où je vous parle, n'a pas encore montré sa pitoyable lettre, que je connais, moi. Je proposai une rédaction moins mauvaise que la sienne de son mauvais décret, et j'envoie ce matin une critique très-fière de celui-ci, que je vous montrerai à la première vue, c'est-à-dire le plus tôt possible. L'autre côté vous parlera aujourd'hui. J'ai dit nettement que l'on vous trouverait instruit de tout, parce que je vous disais tout. Vous n'aurez d'autre intermédiaire que Pataud lui-même. Vale et me ama.

M. TALON AU COMTE DE LA MARCK

Mardi 20 octobre 1789. — Je m'estime heureux, monsieur, d'avoir une occasion de vous prouver et ma confiance entière et mon abandon pour la réunion que nous avons faite chez vous. C'est une vraie jouissance pour moi de la croire aussi sincère de la part du comte de Mirabeau que de la mienne. Quant à vous, monsieur le comte , votre loyauté ne me permet même pas une réflexion sur cet article.

A peine venais-je de vous quitter, que j'ai été repris par deux personnes que je n'ai pas besoin de vous nommer ; vous les de-

1 M. de La Fayette.

vinez. J'ai été emmené dans un grand mystère. Préparez-vous à un peu d'étonnement.

Nous avons changé de marche et de projet, m'a-t-il été dit. Nous ne songeons plus au ministère pour nous. Aucun de nos membres n'y entrera, pas même Mirabeau. Nous sommes sûrs de notre fait. De plus, le ministère va changer, et, quoiqu'on nous croie sur le côté, c'est nous qui le composerons. Nous sommes chargés de vous faire une proposition. Le garde des sceaux sera chassé; voulez-vous accepter? — Vous le remplacerez. J'ai voulu tourner une aussi étrange proposition en plaisanterie. Nous parlons sérieusement, m'a-t-on répondu, et ce qu'on vous propose est le résultat d'une conférence tenue ce matin chez M. de La Tour-du-Pin. On vous donne jusqu'à demain au soir à huit heures, et l'on vous attend à tel endroit pour avoir votre réponse.

Je n'ai pas besoin, je crois, de vous faire sentir le ridicule d'une pareille proposition, — mon âge, — à peine reçu dans une place importante. Je n'ai pas besoin non plus de vous assurer que je suis incapable de dépouiller un ami, celui à qui je dois reconnaissance, attachement. Je me plais à croire que vous êtes persuadé de tout ce que je pense sur cet article; malgré cela je signe ma lettre. Je vous prie de la garder. Je crois le devoir à la franchise qui unit notre coalition.

Un doute me reste : dois-je paraître me prêter à la proposition, pour savoir le résultat de leurs projets? Dois-je trancher toute espèce de communication par un refus bien prononcé? — Vous en causerez à l'assemblée avec Mirabeau qui est actuellement chez La Fayette, et vous me dicterez ma réponse. Envoyezla chez moi ; on saura où me trouver.

La Fayette vous attendra à cinq heures précises.

Il paraît que l'on a des projets même contre lui. Ainsi il faut que le général, d'après ce que l'on m'a montré, se réunisse avec gens en état de le soutenir.

Pour la vie tout à vous.

Talon.

La veille du jour où ce billet fut écrit, M. Talon s'était rencontré pour la première fois avec le comte de Mirabeau, chez le comte de La Marck. — Les deux personnes qui l'ont pris à part nous sont inconnues.

Mi COMTE DE MIR \l)i: Al AU COMTE DE L,\ MARCK.

Mardi 20 octobre 1 789 . — Avantseptheurcs, mon cher comte, car il faut que je sois à cette heure-là chez La Fayette, et à huit ce cardinal de Rohan m'a demandé un rendez-vous, je ne sais pour-

quoi. Oui, pardicu, je vous sais profondément sincère; mais je vous crois bien dupe, si vous ne les menez pas.

LE COMTE DE LA HARtK AU COMTE DE ÎIIIIMCI \l .

Mercredi ^\ octobre \7 89, matin. — Dites, je vous prie, àPellenc qu'il termine sans plus de délai ce qu'il m'a promis, et je l'attendrai demain dans la matinée. — J'ai passé chez vous hier deux fois, sans vous trouver. Avcz-vous été content de La Fayette? — Je suppose que le cardinal de Rohan a désiré vous parler sur les affaires d'Alsace, et les biens ecclésiastiques et les chapitres de cette province; mais avec un homme tellement dans la fange que celui-là, il ne faut pas que vous ayez beaucoup de correspondance

Il me tarde bien de vous savoir pour longtemps sans des embarras subalternes , et puis le reste doit immanquablement arriver. Adieu. Vale.

Il y a des colons disposés à vous donner un dîner, et qui répareront les grossièretés Cochercl.

LE COMTE DE M1KAKEAU AU COMTE DE L.l MVKCIi.

Mercredi 21 octobre 1789. — L'explication d'hier au soir, très-forte et même très-vive de ma part, dans son carrosse au contrôle général, parce qu'il avait fait reculer mon rendez-vous, a été très-bien reçue. Il a refusé décidément de reprendre ses paroles, vous a attesté que dans sa conversation il n'y avait pas eu un mot qui ne fût obligeant pour moi, et a imputé tout le reste à son misérable caractère. Au demeurant, il ine semble avoir vu que certainement nous enlèverions un gage, et ecla tout de suite ; car on m'a beaucoup pressé de l'accepter. J'ai rejeté avec toute la fierté requise tout ce qui a trait à de l'argent. J'avoue cependant, de vous à moi, que voilà le point critique de mon affaire. Le passage est cruel, je suis étouffé d'embarras subalternes qui dans leur masse font une assez grande résistance, <i, le plus indépendant des mortels, une fois mes affaires apurées, je ne voudrai être que l'homme de la nature, résolution que toutes les minutes je prendrais avec joie. Je suis très-gêné dans mes rapports sociaux, et parce que je ne puis regarder à mes affaires, et parce que, tant que j'ai des projets d'ambition, je ne puis pas dissoudre mon atelier. Un grand secours, je ne puis l'accepter sans une place qui le légitime; un petit me compromettrait gratuitement ; là est le nœud, là j'ai d'autant plus besoin de votre sagesse qu'elle est plus de ce inonde que la mienne.

Je sais pourquoi l'évêque d'Autun y a été; ce n'est que de l'intrigue. Il m'a tout dit, sauf la négociation de Sémonville. Tachez de savoir de celui-ci le très-véritable effet de l'entrevue d'hier, et poussez celui-ci en m'aver tissant pour ma gouverne. Quand nous retrouvons-nous?

Tout ce billet se rapporte au marquis de La Fayette.

LE COMTE DE L.l MABCK AU COMTE DE MIIUBIU,

Mercredi 21 octobre 1789, à trois heures. — J'ai été vainement vous chercher à l'assemblée. J'ai vu ce matin Sémonville qui quittait La Fayette. Je sens l'embarras de votre position ; mais, entre l'inconvénient de recevoir et celui qui résulterait de ne pas prendre, il doit y avoir des moyens ; il s'agit seulement d'y penser. Fm attendant, pour le courant disposez de moi; j'ai toujours trois cents louis à votre service pour maintenir votre indépendance. Au reste, j'ai à vous proposer un arrangement qui, en établissant votre indépendance, vous rendra aussi fort que vous devez l'être.

La Fayette se ressentait ce matin de votre conversation, mais bientôt après il retomba. Sémonville est tout pour vous, et vous sentez pourquoi. Il attend beaucoup de La Fayette, et ce patron ne pourra rien si vous n'êtes pas à portée d'assurer cette inconcevable existence.

Je dois revoir ce soir Sémonville, mais auparavant il faut que je vous aie parlé. — Disposez de moi; c'est m'obliger.

Jusqu'à six heures, vous pouvez me faire dire chez moi ce que vous ferez jusqu'à neuf; n'importe où, je peux aller vous prendre. — Si d'ici là vous ne me faites rien dire, je passerai chez vous à six heures et demie, et ensuite à huit, si je ne vous ai pas trouvé la première fois.

LE COMTE DE M lit AME AL' AU COMTE DE LA MARCK.

Jeudi 22 octobre 1789. — Nous sortîmes si tard hier, grâce à vc maudit décret de Rouen, que je n'étais pas rentré de dîner lorsque vous passâtes chez moi, et mal m'en a pris, car je boite sans soutien quand j'ai été vingt-quatre heures sans vous voir. Hier je vis tard La Fayette; il fut net, parla du traitement et de la place, — place déterminée à Constantinople., et refusée. On aime mieux la promesse écrite de la première grande ambassade, — écrite à lui ou à l'intéressé ; voilà la difficulté. J'aimerais mieux à ['intéressé, comme vous pouvez croire, lue portion du traitement sera remise demain. 11 est inquiet du duc d'Orléans, qui

veut ou ne veut pas revenir, mais qu'il croit vouloir revenir. 11 m'importe, voyez-vous, mon cher comte, de lui donner des nouvelles, des nouvelles anecdotes; il donne à cela plus de prix qu'à un bon conseil ! — Y a-t-il quelque chose de vrai à vos succès brabançons? — Êtes-vous rassuré sur votre famille? — Vous verrai-je? — Où, quand? — Ne perdez-vous pas de vue une certaine conférence? — Adieu, cher comte.

LE COMTE DE LA MARCK Ail COMTE DE MIRABEAU.

Ce jeudi à trois heures, 22 octobre \ 789. — Il ne m'a pas été possible d'aller ce matin à l'assemblée. J'ai été retenu par différentes affaires; mais parlons à présent des vôtres. Je sais que le garde des sceaux s'aperçoit qu'il ne vous a guère vu depuis plusieurs jours, qu'il vous a accéléré dans le chemin que vous avez fait. Si les apparences n'annonçaient pas des événements qui peuvent tout renverser, j'attendrais avec contentement le moment où vous êtes assuré d'entrer dans le ministère. D'un autre côté, si je ne croyais pas que c'est vous rendre responsable de ceux qui surviendront si vous y entrez à présent, je me plaindrais du moindre retard. Encore une fois, ne risquez pas trop, sans jouer il faut que vous parveniez.

Quant aux détails dont je vous ai parlé, j'entrevois qu'ils ne rencontreront aucune difliculté. Il vous suffira de m'indiquer ce qui peut convenir à votre position. Cela sera fait, et sans vous compromettre. Je passerai dans la soirée chez vous, mais avec l'incertitude de vous trouver ; ainsi, pour nous joindre, je peux aller vous prendre demain matin chez vous, pour vous mener à l'assemblée. Après-demain soyez libre pour dincr chez moi avec Sémonville et Talon. La Fayette m'a laissé voir qu'il a dans le premier autant de confiance qu'il en accorde à la fois.

Vale et me ama.

Peut-être j'irai ce soir vers onze heures chez le garde des sceaux.

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