‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 114 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 5 octobre 1798.

Je suis très soulagé d'apprendre que vous êtes content du Prologue, et que ces trois messieurs (2) sont si parfaitement à leur affaire dans la pièce. Il ne m'est pas possible de retarder jusqu'à demain soir l'impression du Prologue, mais je ne pense pas qu'une légère différence entre le texte récité et le texte imprimé soit de grande conséquence, pourvu

magne, entre le croassement du corbeau, noté habituellement sous la forme kra, et le mot latin cras, qui signifie demain. Aux objurgations et aux remontrances, le pécheur endurci répond, avec la folle stupidité du corbeau : Demain ! — Schiller ne tira aucun parti de cette suggestion.

(1) Voir ci-dessus la lettre 511. Il s'agit de la chanson sur le Sac de Magdebourg. Goethe y substitua la Chanson des soldats, à laquelle Schiller ajouta quelques strophes.

(2) Les trois acteurs cités dans la lettre précédente.

que l'exemplaire que vous enverrez au journal de Posselt soit identique à la version que donnera Y Almanach.

Je vais donc m'atteler au sermon du capucin, et je fonde les meilleures espérances sur le digne Abraham. Je n'ai pu encore le lire, parce que Schelling a passé avec moi tout l'après-midi (1). Il faut aussi que je vous avertisse qu'il y a encore un certain nombre de modifications à apporter à l'œuvre, que je compte vous expédier, avec le sermon du capucin, pour lundi après-midi (2) : comme elles ne portent pas sur toute l'étendue de la pièce, une demi-journée suffira fort bien pour les apprendre.

Par exemple, je ne doute pas que vous ne m'approuviez de substituer au canonnier un personnage dramatique plus typique (3). J'ai introduit à sa place un homme à la jambe de bois, qui me paraît faire un heureux pendant au conscrit. Cet invalide arrive, tenant un journal à la main, si bien qu'on apprend aussitôt par la gazette la prise de Ratisbonne et les autres événements les plus notables. C'est une occasion de placer quelques compliments bien tournés à l'adresse du duc Bernard (4), etc. Je pense qu'on ne sera pas embarrassé de trouver l'homme qu'il faut pour faire l'invalide.

Si je me sens en disposition convenable et si j'en trouve le temps, je tâcherai de composer la petite chanson sur Magdebourg, et, pour qu'il n'en résulte aucun retard, je l'adapterai à une mélodie connue. Au reste, si le temps devait me faire défaut, je suis

(1) Schelling arrivait en droite ligne de Dresde, où il avait vu Schlegel et Gries.

(2) 8 octobre.

(3) Schiller y renonça, et l'invalide ne parut pas dans la pièce.

(4) Bernard de Saxe-Weimar, le condottiere au service de la France.

tout consolé à la pensée que vous avez quelque chose à y substituer.

Si vous pouviez m'envoyer par la messagère mon exemplaire personnel de la pièce, ce qui me reste à faire s'en trouverait facilité. Il suffirait que j'eusse les huit ou dix premiers feuillets, car je n'ai rien à modifier ni à la fin ni au milieu.

Schelling est rentré plein d'ardeur et d'entrain ; il m'a rendu visite dans l'heure même qui a suivi son arrivée, et affecte une sympathie très empressée. Il dit avoir fait, ces temps derniers, beaucoup de lectures relatives à la théorie des couleurs, pour être en mesure de ne pas rester en arrière lorsqu'il en causera avec vous, et annonce qu'il a un grand nombre de questions à vous poser. Il ira vous voir après la première représentation de la pièce, car je lui ai dit qu'en ce moment il vous trouverait par trop occupé. Ce qui serait parfait, ce serait que vous pussiez lui faire voir vos expériences encore avant de venir ici.

J'ai fait ces jours-ci la connaissance d'un original comme on en voit peu, d'un enthousiaste de morale et de politique que Wieland et Herder envoient, sans crier gare, se mettre à la disposition de la grande nation (1). C'est un étudiant de notre Université, qui est originaire de Kempten, un homme tout plein de bonne volonté, très heureusement doué à divers égards, et débordant d'une énergie physique intense. Il a été pour moi une sorte de révélation.

Adieu. Je crois bien que tous ces jours-ci il ne manquera pas de messagers occupés à faire la navette entre notre ville et Iéna.

Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés. — Sch.

(1) Un jeune étudiant du nom de Lâcher, qui partit pour s'engager, par pur enthousiasme, dans l'armée française.

Si, lorsque vous recevrez cette lettre, vous avez définitivement arrêté les modifications que vous êtes d'avis d'apporter au Prologue, et si vous avez un exprès sous la main, ayez la bonté de l'employer immédiatement à m'apporter l'exemplaire.

P.-S. — Je joins à cette lettre, au dernier moment, une épreuve du Prologue tel qu'il paraîtra dans YAlmanach : comme j'ai écrit de mémoire la copie que je vous ai adressée, il s'y trouve quelques détails improvisés, et vous constaterez un certain nombre de variantes que j'ai marquées d'un N. B. S'il vous est possible de me faire parvenir vos corrections demain avant deux heures de l'après-midi, je pourrai encore en faire état pour le tirage. Au cas contraire, veuillez expédier à Posselt l'épreuve cijointe, et non pas la copie manuscrite, pour que les deux textes concordent.

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