Gœthe a Schiller
Ci-joint la lettre de Schrôder : elle vous fera voir que je n'ai pas mal lu. Je n'ai jamais fait très grand fond sur sa venue, mais, ce qui importe, c'est que nous ayons fait tout notre possible.
Le duc n'est pas en parfait état de santé ; aussi ne viendrai-je qu'un peu plus tard, car il est indispensable que je commence par retourner encore à Rossla. Il me tarde infiniment de constater de mes yeux où vous en êtes ; et puis, j'éprouve véritablement le besoin d'en finir une bonne fois avec la théorie des couleurs. Les Propylées me rendent un réel service en m'obligeant enfin à produire au dehors les idées et les observations que je traîne depuis si longtemps après moi. Je suis très heureux que le premier numéro vous ait fait une bonne impression, et cordiale, et sympathique. Adieu, jouissez de ces belles journées. Je n'ai plus autre chose en tête que l'image de mes deux grandes chambres qui m'attendent au château et de mon nouveau poêle (1), et je ne rêve plus que d'être enfin délivré du fardeau de ma Chromatique (2). Mais qui peut savoir ce que nous réserve le destin? Faites mes compliments à votre chère femme, et restez obstinément fidèle au lien sérieux que fait la communion des convictions et des affections ; tout le reste est le vide même et n'est que tristesse. — Weimar, le 31 octobre 1798. — G.
(1) On avait installé au château d'Iéna, à la grande satisfaction de Gœthe, un poêle gigantesque. Lorsqu'il fut en place, les deux amis furent très amusés de constater que la plaque ancienne de ce poêle portait la date de la défection de Wallenstein, et représentait des personnages de l'époque ; ils s'en inspirèrent pour les costumes des Piccolomini.
(2) C'est-à-dire de la théorie des couleurs.