‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 130 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 2 novembre 1798.

Je vous retourne ci- joint la lettre de M. Schrôder. Je constate que nous ne sommes guère parvenus à d'autre résultat qu'à flatter sa vanité, sans émouvoir le moins du monde son amour-propre, et toutes les gentillesses que nous lui avons prodiguées ne lui serviront guère, semble-t-il, qu'à donner plus de ragoût à sa bouderie contre les Hainbourgeois. Quelle mesquinerie et quelle pitié que, alors qu'il s'agit d'une pure et simple question d'art, il ne puisse se retenir, dans la lettre qu'il vous écrit, de laisser déborder toutes ces rancunes locales contre des hommes dont on ne se soucie pas le moins du monde à Weimar !

J'attire spécialement votre attention sur l'urgente nécessité qu'il y a à faire tirer encore, aussi promptement que possible, six cents gravures de tête et autant de couvertures pour YAlmanach. Ayez donc la bonté de prier Meyer de s'en occuper au plus vite, et de faire en sorte que j'en reçoive au moins quatre cents mercredi soir au plus tard J'avais voulu éviter à Cotta une dépense inutile mais l'usage d'envoyer des exemplaires à condition a tout naturellement pour conséquence qu'on en expédie beaucoup plus qu'il ne doit effectivement s'en vendre. Je vous envoie le papier pour les gravures de titre ; quant au papier de couverture, Meyer en trouvera sans peine à Weimar : si je ne me trompe, c'est le jaune-clair qui est le meilleur marché.

Il ne m'est encore revenu que peu d'échos concernant Y Almanach. J'attends de Kôrner, là-dessus, la longue lettre circonstanciée qui lui est coutumière, mais, jusqu'à présent, je n'ai encore reçu in 16

de lui que l'indication provisoire de ce qui lui a le mieux plu. Cette habitude, ou plutôt cette mauvaise habitude de s'en venir, parmi une série d'ouvrages issus d'une veine poétique déterminée, en rechercher et en choisir un auquel on donne la préférence, comme on fait d'une pomme dont le goût vous agrée plus spécialement entre d'autres, m'irrite à chaque fois, bien que je ne songe pas à contester qu'entre diverses productions il y en ait de toute évidence toujours une qui puisse et qui doive être la meilleure. Mais on devrait pourtant s'imposer quelque effort pour juger d'un cœur plus équitable, une à une, toutes les œuvres particulières qui portent la marque d'une inspiration donnée. A l'ordinaire, sous les jugements sommaires de ce genre ne se cachent guère que des cervelles d'oiseau.

J'aurais assez envie, sitôt que mon Wallenstein m'aura enfin laissé la paix, de me mettre à écrire le pendant de la partie de votre introduction aux Propylées et de votre dialogue (1) qui s'en prend à l'insistance avec laquelle, au mépris de toute esthétique, on prétend vouloir à tout prix de la réalité naturelle, c'est-à-dire de m'attaquer à la prétention inverse, mais associée d'ordinaire à celle-là, qui réclame à grands cris de la moralité et de la vraisemblance naturelle, ou, plus exactement, de la vraisemblance rationnelle (2) ; car, si l'on abordait également la question par ce côté, l'ennemi se trouverait pris entre deux feux. Vous ne pouviez guère en faire mention, pour la raison que cet abus sévit, à l'ordinaire, moins dans les arts plastiques et dans les jugements que l'on porte sur eux, que dans les œuvres poétiques et dans les critiques qu'on en fait.

(1) Voir ci-dessus les lettres 433 et 466.

(2) Schiller ne donna pas suite à ce dessein.

Adieu : je m'en tiens là pour aujourd'hui. Je suis contrarié que votre venue se trouve retardée. On dit ici qu'on doit donner demain une nouvelle représentation du Camp de Wallenstein, mais je doute fort que ce soit exact (1).

Adieu. Ma femme vous fait ses meilleures amitiés.

J'insiste encore pour les six cents gravures et les six cents couvertures. — Sch.

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