‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 13 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

léna, le 23 janvier 1798.

J'ai eu plus de peine à me débarrasser de mon mal de gorge que je ne m'imaginais pouvoir le prédire dans ma dernière lettre. Il me fait souffrir aujourd'hui encore, et, comme le malaise s'attaque cette fois à la tête, il compromet ma sérénité plus pro- j fondement que ne font d'ordinaire mes spasmes. J'en éprouve à l'heure où nous sommes une double contrariété, puisqu'il tombe en un moment où j'étais parfaitement entraîné, et que je comptais franchir encore une bonne étape avant votre arrivée.

Il y a dans votre courte esquisse d'une histoire de l'optique (1) bon nombre de traits fondamentaux qui fourniraient une contribution importante à une histoire générale de la science et de la pensée humaine, et, si jamais vous la traitiez tout au long, elle autoriserait de nombreuses remarques philosophiques. Seulement, l'esprit allemand n'y figurerait pas à son avantage, à moins que l'on n'anticipât sur l'avenir. Il est assez singulier que la vive indépendance d'esprit des Français ait été si prompte à se laisser intimider et à se lasser. Il semblerait vraiment qu'en somme la guerre déclarée par les Français aux idées traditionnelles ait été alimentée par la passion plus encore que par le souci de la vérité ; autrement, ils ne se fussent pas inclinés comme ils l'ont fait devant l'autorité. L'Allemand subit longtemps le joug de l'autorité et de l'erreur érigée en dogme, mais il arrive généralement que son respect naturel pour les faits et

(1) Voir la lettre précédente.

|e sérieux qu'il apporte aux choses aient enfin le ilessus, et c'est lui malgré tout qui d'ordinaire noissonne, pour le plus grand profit de la science.

Il n'y a pas place à la moindre hésitation : il faut nbsolument que vous poussiez de toutes vos forces rotre occupation actuelle, et que vous meniez à )onne fin un travail déjà si fort avancé ; car, pour ma part, je ne doute pas un seul instant que votre nanière de voir ne soit destinée à s'imposer finaement. Mais, si vous voulez m'en croire, après ivoir attendu vainement jusqu'à présent qu'il se prouvât quelqu'un qui marchât à vos côtés et qui l/ous secondât dans vos recherches, le mieux est de /ous passer d'aide jusqu'au bout, et d'achever votre travail, tranquillement, à vous seul, pour produire m grand jour, le moment venu, et tout d'un coup, [votre doctrine entière, conduite jusqu'au point 'd'achèvement que comporte la méthode que vous vous êtes choisie. Ce qui n'est encore qu'en voie de devenir et ne fait encore qu'éclore ne suffit pas, semble-t-il, à en imposer aux Allemands ; tout au contraire, ils s'en irritent, et ils s'entêtent dans leur amour-propre lorsqu'on se contente d'imprimer une secousse à leurs opinions invétérées, sans aller jusqu'à les ruiner de fond en comble. En revanche, un tout pleinement achevé et un assaut méthodiquement et sérieusement conduit maîtrisent leur obstination, et rangent aux côtés de l'adversaire le dévouement à la vérité qui est, chez l'Allemand, naturel et inné. C'est ainsi que je me figure les choses, et si, d'ici trois ou quatre ans, vous placez sous les yeux du public un exposé achevé et méthodique, nous pouvons être assurés que nous en verrons les fruits. D'ici-là, le déluge chimique qui nous submerge en ce moment aura rétrogradé dans une certaine mesure, et les esprits seront mieux disposés à prendre intérêt à autre chose.

On dit que Bôttiger se propose d'écrire un ar-

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ticle sur le vandalisme des Français, à l'occasion du pitoyable transport des œuvres d'art (1). Je souhaiterais vivement qu'il le fît, et qu'il recueillît à ce sujet tous les traits possibles de brutalité et de négligence. Encouragez-le, et puis tâchez donc de me procurer l'article pour les Heures. Rien n'empêche que les presses de Cotta ne soufflent alternativement le chaud et le froid.

Adieu. J'espère vous voir ici d'aujourd'hui en huit. — Sch.

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