Gœthe a Schiller
Je pourrais dès aujourd'hui vous envoyer une esquisse déjà meilleure de l'histoire qu'il faudra consacrer plus tard à la théorie des couleurs, et, avec le temps, elle ne fera qu'aller s'améliorant. Lorsqu'on a ainsi sous les yeux cette série d'événements intellectuels qui constitue à proprement parler l'histoire des sciences, on ne songe plus à se moquer de l'idée d'écrire l'histoire a priori, car, à y regarder d'un peu près, tout ce développement découle en vérité des facultés de progrès et de recul de l'esprit humain, tout s'explique par une tendance naturelle à se porter d'abord rigoureusement en avant, et à faire ensuite machine arrière.
Je vous citerai un exemple de détail. Vous vous souvenez de l'expérience faite au moyen d'un cube de verre, qui m'a permis d'établir avec un tel degré d'évidence que les rayons perpendiculaires sont modifiés tout comme les autres, et que l'image est haussée au-dessus de la base. Snellius, qui a le premier découvert la loi de la réfraction, en avait déjà fait la remarque ; mais Huyghens, qui fut le premier à faire connaître la découverte de Snellius,
(1) L'article de Bôttiger, intitulé : « Comment tout cela va-t-il être traité à Paris? », parut dans le Nouveau Mercure allemand de 1798.
perd immédiatement de vue le phénomène dont il s'agit, pour Tunique raison qu'il ne se prête pas à sa manière mathématique — parfaitement correcte d'ailleurs — de traiter le sujet, et, depuis, personne ne veut plus en entendre parler. Il est clair que le rayon perpendiculaire n'est pas réfracté et que l'on ne peut lui appliquer le même calcul qu'aux rayons brisés, pour la simple raison que nous n'avons pas ici d'équation des angles et de leurs sinus, mais, pour n'être pas calculable, un phénomène n'en reste pas moins un phénomène ; et, ce qui est étrange, c'est que, dans le cas dont il s'agit, on ait précisément laissé de côté le phénomène que je considère pour ma part comme fondamental, celui d'où tous les autres se laissent déduire.
Je ne trouve vraiment de joie et de courage à ce travail que depuis que je me suis fermement résolu à n'en souffler mot à âme qui vive, vous et Meyer exceptés, car, à espérer vainement trouver chez autrui sympathie et collaboration, on ne fait jamais que perdre son temps. A présent, je suis en mesure de pousser lentement et régulièrement ma besogne, selon que le permettront le temps, les circonstances et mon humeur.
Je souhaite que le beau temps et l'ascension du baromètre contribuent à améliorer votre état, et j'aspire de tout mon cœur à fuir ce monde de mascarades et de spectacles pour courir vous rejoindre. Je vais tâcher de glisser ou de faire glisser à Bôttiger ce que vous désirez (1) ; voici quelque temps qu'il ne se montre plus, depuis qu'il m'a joué un tour d'assez mauvais goût (2). Meyer est tout entier à son travail et vous fait mille amitiés. — Weimary le 24 janvier 1798. — G.
(1) Voir la lettre précédente,
(2) Il s'agit de l'indiscrétion qu'avait commise Bôttiger en communiquant à Hirt l'article de Goethe sur Laocoon; voi» ci-dessus la lettre 405.
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