Schiller a Gœthe
Iéna, le 9 novembre 1798.
Depuis hier, je me suis enfin attelé à la partie de mon Wallenstein qui, poétiquement parlant, est de toutes la plus importante, et que j'avais toujours réservée, je veux dire celle qui est consacrée à l'amour, et qui, étant tout entière de pure et libre humanité, tranche radicalement sur le caractère de l'action principale, toute d'événements et de
mouvement, et en est même, par l'esprit, l'opposé exact. C'est aujourd'hui seulement, après que j'ai donné enfin à toute la partie mouvementée du drame la perfection d'exécution dont je suis capable, qu'il m'est possible d'en détacher mon esprit et de me laisser envahir par une inspiration toute différente, et il me faudra bien un certain temps d'effort pour en libérer tout à fait ma pensée. Mais, à présent, le plus grave écueil que j'aie à redouter, c'est que le pur intérêt d'humanité passionnée qui est la note dominante du grand épisode d'amour qu'il me reste à traiter ne vienne jeter le trouble dans l'action dont la contexture est définitivement arrêtée et exécutée, pour la raison que, de sa nature même, c'est à la passion que revient la primauté, et que, plus je saurai la traiter avec bonheur, plus le reste de l'action dramatique courra le risque de s'en trouver refoulé et contraint. Car il est infiniment plus difficile d'imposer des bornes et des sacrifices au cœur qu'à la raison.
Pour le moment, et avant toute autre chose, ma tâche consiste à rechercher par tout le champ de ma pièce les thèmes de détail qui rejoignent cet épisode et qui viennent s'y croiser, de les prendre fortement en main, et de laisser ainsi, petit à petit et aussi lentement qu'il faudra, mûrir en moi l'inspiration convenable. Je crois être dès à présent en bonne voie, et j'espère donc ne pas me mettre en frais (1) en pure perte.
Mais ce que je sais bien devoir déclarer, c'est que les Piccolomini ne peuvent ni ne doivent sortir de mes mains pour passer dans celles des acteurs aussi longtemps que je n'aurai pas écrit jusqu'au bout — sous réserve, bien entendu, de la dernière main — la troisième pièce elle-même (2). Et il ne me reste
(1) « Frais » en français dans le texte.
(2) La Mort de Wallenslein.
donc plus qu'à former des vœux pour qu'Apollon veuille se montrer assez bienveillant pour m'accorder d'en avoir fini d'ici six semaines.
Pour ne plus avoir perpétuellement sous les yeux ce que j'ai dès à présent de terminé, je vous l'expédie tout de suite. Il n'y reste en somme que deux lacunes : la première concerne l'histoire mystérieuse et mystique entre Oetavio et Wallenstein, et la seconde, la présentation de Questenberg aux généraux qui, dans sa première rédaction, gardait, à mon gré, quelque raideur, et pour laquelle le biais convenable ne s'est pas encore présenté à mon esprit. Autrement, les deux actes de tête et les deux actes de queue sont achevés, ainsi que vous le constaterez, et le début du troisième est, lui aussi, recopié.
Peut-être aurais-je pu me dispenser de vous expédier le manuscrit à Weimar, puisque votre dernière lettre me permet d'espérer votre venue d'un jour à l'autre.
C'est de tout mon cœur que je souhaite que tout aille bien pour vos recherches sur les couleurs, car ce sera pour vous un grand soulagement d'avoir allégé votre cœur de ce fardeau, et, étant donné que l'hiver n'a pas coutume de vous disposer particulièrement à la création poétique, vous ne sauriez en faire un meilleur emploi que de le consacrer à ce travail, en même temps qu'aux soins que réclament les Propylées.
Veuillez m'envoyer par la messagère tout ce qu'il y a de prêt en fait de couvertures et de gravures. Pour ce qui est des gravures, il m'en faut cent quinze de moins que je n'en ai commandé, car on vient d'en retrouver fortuitement autant. Je prie Meyer d'en décommander cette quantité, s'il n'est pas trop tard.
Je ne trouve pas qu'il soit de bon augure qu'Iffland ne m'ait pas encore répondu, alors qu'il m'avait
spontanément si fort pressé, et que son intérêt évident est d'avoir la pièce au plus vite, s'il en a sérieusement envie.
Adieu. Jusqu'à présent, je me trouve fort bien d'être rentré en ville. Amitiés de ma femme. — Sch.