Schiller a Gœthe
Iéna, le 30 novembre 1798.
Je me suis si bien habitué, ces jours derniers, à vous voir apparaître aux heures du soir et venir remonter et mettre à l'heure l'horloge de mes pensées, que je me sens tout dépaysé maintenant lorsque, ma besogne terminée, je me trouve réduit à mes seules ressources. Mon principal regret est que nous n'ayons eu que le dernier jour l'idée de nous mettre aux couleurs, car une occupation de ce genre, avec ce qu'elle a d'objectif et de désintéressé, eût été faite pour me procurer une distraction et un délassement bienfaisant dans ma tâche poétique présente, et je me serais efforcé, vous parti, de continuer à m'en tirer à ma manière. J'ai eu pourtant le temps de me rendre compte qu'il sera de la plus haute importance, dans la présentation, de séparer par une ligne de démarcation très rigoureuse la partie d'exposé positif des phénomènes et la partie critique de ce qui est hypothèse, en sorte que la certitude des faits et la fausseté de l'explication newtonienne ne soient à aucun moment compromises par ce qu'il reste de problématique dans la construction théorique, et qu'on n'ait à aucun degré l'impression que, pour admettre celles-là, il faut aussi l'acte de foi préalable qu'exige jusqu'à un certain
(1) Gœthe avait entrepris, depuis septembre, la traduction et le commentaire de l'Essai sur la peinture de Diderot, Voif ci-dessus la lettre 254.
point celle-ci. Je sais bien qu'il est dans la nature de votre esprit de séparer rigoureusement le fait de l'idée, mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'est guère possible d'éviter que de temps à autre la conception théorique devenue familière ne vienne s'interpoler dans les objets eux-mêmes, et qu'on ne glisse à transformer en une cause réelle ce qui n'est qu'un moyen pour la pensée.
Le long effort que vous avez consacré aux couleurs et la conscience que vous avez dépensée ne peuvent manquer d'être payés d'un succès considérable. Il faut, puisque vous avez tout ce qu'il faut pour cela, que vous donniez au monde un modèle de la manière dont il sied de conduire les recherches en physique, et il faut que l'œuvre soit une leçon également féconde par la méthode d'exécution et par le profit positif que la science en tirera.
Lorsque l'on songe que la destinée des ouvrages poétiques est liée fatalement à la destinée de la langue dans laquelle ils sont écrits, dont il n'est pas à prévoir que les transformations s'arrêtent au point où elle se trouve aujourd'hui, un renom immortel dans la science apparaît comme bien précieux.
J'ai aujourd'hui, pour la première fois, permis à mon Wallenstein de prendre son vol à travers le monde, et je l'ai expédié à Iffland. Vous aurez certainement la bonté de lui faire envoyer bientôt les costumes, dont il pourrait bien avoir très prochainement besoin. En attendant, je les lui ai annoncés.
Je serais reconnaissant à Meyer, à qui je fais toutes mes amitiés, de me retourner la facture acquittée.
Adieu ; portez-vous bien, parmi toute la dispersion de votre existence actuelle. Combien je souhaiterais que vous pussiez me prêter, pour ma besogne
25*2 1er DECEMBRE 1798
présente, votre Muse, dont vous n'avez précisément aucun besoin en ce moment !
Ma femme vous fait mille amitiés. Adieu. — Sch.