‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 140 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Combien l'écho de nos paisibles méditations, que m'apporte votre lettre, contraste avec le fracas et le tumulte dont je me suis retrouvé immédiatement enveloppé depuis ces quelques jours que je suis de retour ici ! Non que ces journées aient été pour moi sans nul profit ; car le comte Fries (1) a rapporté, entre autres choses, une douzaine de vieilles gravures sur cuivre de Martin Schôn (2), qui m'ont permis pour la première fois de me faire une idée un peu méthodique des mérites de cet artiste et de ses défauts. Il nous apparaît comme très probable, bien que l'ami Lerse (3) soutienne l'hypothèse adverse, que les Allemands ont été de très bonne heure en rapports avec l'Italie.

Martin Schon a survécu de quarante ans à Masaccio (4) ; et l'on voudrait que durant tout ce laps de temps aucun souffle venu d'Italie n'eût passé les Alpes pour venir jusqu'à nous ! Je n'ai jamais réfléchi à cette question, et, en elle-même, elle m'a toujours été indifférente, mais elle m'intéresse davantage en ce qui concerne l'avenir.

Mon vœu le plus cher est évidemment de me conformer à la méthode que vous prescrivez pour mes travaux relatifs à la théorie des couleurs, mais j'ai bien peur que cet idéal, comme tout idéal, ne

(1) Amateur d'art viennois.

(2) Le Colmarien Martin Schongauer.

(3) Lerse était le vieil ami de jeunesse que Gœthe avait immortalisé dans Gœtz de Berlichingen.

(4) Plus exactement, de soixante-trois ans : Masaccio est mort en 1428 ; Schongauer, né aux environs de 1450, mourut en 1491.

soit irréalisable ; du moins votre sympathie m'aidera-t-elle à m'y plier dans la mesure du possible. Il n'est personne qui ne se rende compte qu'il est très difficile de tenir radicalement l'hypothèse à l'écart du fait positif ; mais la séparation est plus difficile encore qu'on ne se l'imagine d'ordinaire, parce qu'il entre déjà de l'hypothèse dans toute manière de présenter un sujet, dans toute méthode. Comme vous êtes appelé désormais à suivre pas à pas mon exposé, vous saurez faire le départ de l'hypothétique et du positif mieux que je ne le ferai jamais moi-même, pour la raison qu'un certain nombre de manières de voir se sont définitivement emparées de moi et ont passé en quelque sorte à l'état de faits donnés. D'autre part, vous trouverez de la nouveauté et de l'intérêt à des idées que j'ai ruminées jusqu'à en être blasé et lassé, et il vous sera plus aisé de dégager les points essentiels, ceux qui sont la clef de tout le reste. Mais l'heure n'est pas propice pour causer de tout cela, car j'attends des amis à déjeuner (1), et, jusqu'à l'heure de la Flûte enchantée (2), ma journée, sans rien avoir à coup sûr de féerique, sera du moins très animée et agitée. Adieu, faites mes amitiés à votre chère femme, et pensez à moi lorsque vous mangerez le rôti que je vous expédie avec cette lettre. — Weimar, le 1er décembre 1798. — G.

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