‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 15 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 26 janvier 1798.

Je viens de signer en due forme la condamnation à mort de nos trois déesses Eunomia, Dikè et Irénè (1). Versez en l'honneur de ces nobles défuntes une pieuse larme chrétienne, mais, je vous en prie, pas de condoléances.

Cotta n'avait fait, l'an passé, que tout juste ses frais, et aurait volontiers consenti à laisser végéter ainsi la revue pour cette année encore ; mais je n'entrevoyais vraiment pas la possibilité de la faire vivre, parce que nous sommes absolument à court de collaborateurs sur lesquels nous puissions nous reposer, et que pour ma part, sans y trouver le moins du monde un profit matériel qui en valût la peine, la rédaction m'infligeait des soucis perpétuels et une foule de besognes mesquines, dont je me suis vu contraint de me libérer par une résolution énergique.

Il va de soi que nous finirons sans tapage : comme le douzième numéro de 1797 se trouvera de toutes façons retardé jusqu'en mars, nos déesses s'endormiront tout naturellement dans le sommeil éternel. D'ailleurs, nous aurions aussi la ressource de donner dans ce douzième numéro un article politico-religieux à tout casser qui nous vaudrait la suppression des Heures et, si vous aviez sous la main un article qui fasse l'affaire, il y a encore place pour lui dans le numéro.

Mon état de santé s'est amélioré depuis hier, mais je suis encore loin d'avoir repris goût au travail. Entre temps, j'ai occupé mes loisirs à lire Niebuhr

(1) Les Heures disparurent avec le dernier numéro de 1797.

et les Voyages en Syrie et en Egypte de Volney (1), et je conseille vraiment cette lecture à quiconque serait tenté de perdre courage à la vue des détestables événements politiques de notre temps ; car on y apprend à savourer la chance qu'on a d'être né en Europe. Il est positivement inconcevable que ce qu'il y a d'énergie active en l'homme ne s'emploie que sur une portion si exiguë de l'univers, et que des masses si énormes de populations humaines ne jouent absolument aucun rôle dans l'avancement de l'humanité. Et ce qui me surprend plus encore que le reste, c'est que ces nations, et d'une manière générale tous les non-Européens, quels qu'ils soient, soient si complètement dépourvus, non pas tant de possibilités morales, que de capacités artistiques. On trouve chez eux du réalisme, on y trouve aussi de l'idéalisme, mais nulle part on ne voit cesN deux dons spirituels se fondre pour engendrer une forme qui soit humainement belle. Je crois vraiment qu'il y aurait impossibilité absolue à trouver chez ces peuples énormes matière à un poème épique ou tragique, ou à situer chez eux quelque chose de ce genre.

Je m'en tiens là pour aujourd'hui. Adieu. Ma femme vous fait ses meilleures amitiés. — Scn.

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