Schiller a Gœthe
léna, le 4 décembre 1798.
Il faut aujourd'hui que je vous soumette un cas de l'espèce astrologique, et que je fasse appel à votre jugement en matière de critique esthétique pour une affaire embrouillée.
(1) Fries, Lerse et Wielatid.
(2) L'opéra de Mozart fut joué à Weimar le 1er décembre.
Je me trouve obligé, par l'ampleur plus vaste que je donne aux Piccolomini, de fixer mon choix quant à la raison astrologique qui doit motiver la défection de Wallenstein et lui inspirer dans le succès de son entreprise la foi qui le décidera à agir. Dans ma première idée, le ressort déterminant devait être la constatation effective d'une conjonction favorable des astres, et l'horoscope astrologique devait, en conséquence, être tiré dans la fameuse chambre que vous savez, sous les yeux du spectateur. Or, c'est là un procédé qui n'a pas la moindre portée scénique, qui est grêle et médiocrement étoffé, et qui» par-dessus le marché, en raison des termes techniques, manque de clarté pour le public. Cela ne parle en aucune manière à l'imagination, et ne serait jamais, quoi qu'on fasse, qu'un jeu de scène ridicule. C'est pourquoi j'ai essayé d'autre chose, et je me suis mis aussitôt à l'exécuter, ainsi que vous le verrez par ce que je vous envoie avec ma lettre (1).
Cette scène se placerait au début du quatrième acte des Piccolomini, dans la répartition nouvelle (2), immédiatement avant la scène où Wallenstein apprend que Sésina a été fait prisonnier et prononce ensuite son grand monologue, et il y aurait donc lieu de se demander si l'on ne pourrait pas se passer tout à fait du cabinet astrologique, qui ne sert plus à rien.
Je désirerais savoir si vous estimez que l'expédient auquel j'ai eu recours vous paraît réaliser convenablement mon dessein, qui est de donner à Wallenstein, par un moyen surnaturel, une impulsion instantanée, c'est-à-dire si le jeu de scène que
(1) Cette rédaction de la scène entre Wallenstein et Seni qui ouvre la Mort de Wallenstein ne fut pas admise dans la pièce définitive, sur le conseil de Gœthe.
(2) Dans la répartition définitive, ce quatrième acte devint le premier acte de la Mort de Wallenstein.
j'ai employé a, dans une mesure suffisante, de la tenue tragique, et ne risque pas de paraître tout bonnement risible (1). Il est très difficile de s'en tirer, et, par quelque bout qu'on le prenne, l'élément de déraison et d'absurdité venant se mêler à une trame raisonnable et sérieuse sera toujours fatalement choquant. D'autre part, il ne m'était pas possible d'éliminer purement et simplement l'astrologie, et j'avais le devoir de serrer d'aussi près que je le pouvais l'esprit de l'époque, qui comporte fort bien l'expédient dont il s'agit.
Peut-être donnerai-je plus de développements aux réflexions qu'il suggère à Wallenstein, et, au cas où ce motif n'apparaîtrait pas comme incompatible avec le ton tragique de la pièce ni comme inconciliable avec la gravité de la situation, je pense arriver à lui donner, au moyen de ces réflexions mêmes, le relief nécessaire.
Ayez donc la bonté de me dire ce que vous en pensez.
Le temps déplorable qui règne en. ce moment m'éprouve cruellement, et je viens encore, à force de spasmes et d'insomnies, de perdre quelques journées pour mon travail.
Ma femme vous fait ses meilleurs compliments, et nous vous remercions cordialement pour le rôti, qui a été le bienvenu.
Adieu. J'aimerais à apprendre que vous avez progressé dans votre rédaction. — Sch.
(1) Seni, l'astrologue de Wallenstein, écrivait en gros caractères, sur un tableau noir, cinq F disposés en pentagramme ; c'étaient, expliquait-il à Wallenstein, les initiales d'un oracle laissé par un vieil astrologue de Padoue, son maître, et qui était ainsi conçu : Fidal Forlunse Friedlandus, Fata Favebunl (que Friedland se fie à la fortune, les destins lui seront favorables). On se souvient que WallensteiD était duc de Friedland.