Gœthe a Schiller
Votre lettre me trouve en proie à une extrême dispersion, et absorbé par des occupations qui sont à cent lieues d'un arbitrage esthétique en matière de motifs dramatiques. Il faut donc que je vous demande de m'accorder un répit jusqu'au jour où il me sera possible de rassembler mes esprits pour réfléchir à votre question. A première vue, votre idée me paraît très heureuse, et je serais porté à croire que rien ne s'oppose à ce qu'on l'admette. Car, ainsi que vous l'observez vous-même, il y aura toujours fatalement, entre cet artifice baroque, quel qu'il soit, et la dignité de la tragédie, un abîme que rien ne saurait combler, et il se peut fort bien que l'unique question soit de savoir s'il engendre des conséquences qui, dramatiquement, soient d'importance ; or, là-dessus, je n'ai pas de doute, et ce que vous avez fait est réussi.
Au reste, à y regarder de près, le tissu d'événements politiques ne l'emporte guère, à ce point de vue, sur le facteur astrologique, et je crois volontiers que, pour juger l'astrologique, il ne sied pas de le confronter directement avec l'élément tragique, mais qu'il convient, au contraire, d'envisager l'astrologie comme une partie constitutive de tout ce qu'il y a dans «la pièce d'éléments contingents, je veux dire historiquement et politiquement barbares, et metlre le tout en balance et en liaison avec l'élé ment proprement dramatique.
Le pentagramme des cinq initiales ne me déplaît nullement, mais je ne suis pas encore en état de le mettre en balance avec l'autre moyen, le cabinet d'expériences astrologiques ; il y a, me semble-t-il, des raisons qui plaident en faveur de l'un et de l'autre expédients. Et je suis obligé de vous répéter en terminant ce que je vous disais en commençant.
à savoir qu'aujourd'hui je suis parfaitement incapable aussi bien de sentir avec lucidité que de penser avec rectitude.
Contentez-vous donc d'un simple adieu, et faites mes amitiés à votre chère femme. — Weimar, le 5 décembre 1798. — G.