Gœthe a Schiller
Combien j'aimerais à m'entretenir avec vous tout au long d'une bonne soirée de la question qui nous occupe ! Car il faut pourtant convenir qu'elle est sensiblement plus importante que la question de savoir dans quel ordre doivent être présentées les pièces de l'armure de Wallenstein. Je vais tâcher d'être bref et sommaire, en passant rapidement sur tous les points où nous sommes d'accord.
Après y avoir réfléchi à diverses reprises, je considère l'expédient astrologique comme préférable à votre nouvel artifice.
(1) Reinegg, Description historique et topographique du Caucase, Gotha et Pétersbourg, 1796-97.
La superstition astrologique a ses raisons dans le sentiment confus d'une immense harmonie de l'univers. L'expérience enseigne que les astres qui sont nos plus proches voisins exercent une influence indiscutable sur le temps qu'il fait, la végétation et le reste ; rien n'empêche donc que l'on s'élève petit à petit, de degré en degré, et il est impossible de dire avec certitude à quel moment exact cette action cesse de s'exercer. Et, de fait, nous savons que l'astronome constate partout que tel astre détermine des perturbations chez tel autre. Et nous savons également que le philosophe incline naturellement à admettre, ou, pour mieux dire, est contraint d'admettre des actions qui se propagent jusqu'aux distances les plus reculées. Rien ne s'oppose donc à ce que le pressentiment instinctif naturel à l'homme fasse, après chaque pas accompli, un pas de plus, et étende ce système de connexions à ce qui est de l'ordre moral,, à la chance et à la malchance. Je n'aimerais même pas à qualifier de superstitions des rêveries pareilles ni d'autres analogues, car elles tiennent d'aussi près à notre nature que n'importe quelle autre foi quelconque, et elles ne sont ni moins plausibles ni moins tolérables.
Cette sorte de rêveries intervient, non seulement à de certains moments de l'histoire, mais aussi à de certaines époques de la vie, et,- chez de certaines natures, elles surgissent plus fréquemment qu'on ne se l'imaginerait. Xous savons par exemple que si le feu roi de Prusse appelait de tous ses vœux votre Wallenstein (1), c'est parce qu'il comptait bien que cet aspect des choses y serait traité à fond.
La superstition des oracles, sous sa forme moderne, est, elle aussi, à de certains égards, un bon ressort poétique ; seulement il se trouve que l'es-
(1) Frédéric-Guillaume II, le roi de Prusse mort l'année précédente, était très féru d'illuminisme et de fantaisies astrologiques et alchimiques.
2bO 8 DÉCEMBRE 1708
pècc particulière à laquelle vous avez eu recours est loin d'être, à mon gré, du nombre des meilleures, pour ce motif qu'elle se rattache à là catégorie des anagrammes, des vers prophétiques, des vers diaboliques qu'on peut lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche, et qu'elle fait donc partie de toute une parenté désagréablement pédantesque que son irrémédiable formalisme vous remet infailliblement en mémoire. La manière dont vous avez traité la scène m'a, j'en conviens, séduit au premier moment, au point de me faire perdre de vue ces défauts caractéristiques dont je ne me suis avisé qu'ensuite, à la réflexion. Et d'ailleurs, j'ai beau faire désespérément appel à toute mon expérience de la mise en scène, je ne parviens pa-s à voir comment l'on s'y prendrait pour présenter le jeu de lettres en sorte qu'il frappât nettement l'œil du spectateur. Il y faudrait de ces lettres que leur forme permette d'entrelacer, comme les M dans l'oracle de Matthias (1) ; autrement, si l'on n'avait affaire qu'à vos F, on serait fatalement obligé de les disposer en rond, et, si grands qu'on les fît, ils ne seraient pas reconnaissables à longue distance.
Tels sont mes scrupules, auxquels je n'ai rien à ajouter. J'ai pris à ce sujet l'avis de Meyer, qui pense comme moi. Tenez-en compte du mieux que vous pourrez. Mon vœu le plus ardent, c'est que votre travail avance.
Je vais faire mon possible pour tirer le meilleur parti, d'ici au jour de l'an, des loisirs morcelés dont je dispose. Le manuscrit du deuxième numéro des Propylées a été expédié au complet. Il reste de la copie pour le troisième, dont nous n'avons plus guère que la moitié à rédiger ; je tâcherai, si je le
(1) L'oracle des sept M, mentionné dans la scène astrologique dont il s'agit ici. Il prédisait la mort de l'empereur Matthias : Magnus Monarcha Mundi Matthias Mense Majo Morietur.
puis, d'en venir à bout au cours des trois semaines qui viennent.
Pour le quatrième, j'ai une idée à moi, dont je vous ferai part ; et d'ailleurs, je compte m'arranger en sorte que je puisse disposer du printemps pour un travail d'une certaine importance. J'espère aussi qu'avec votre aide j'aurai bientôt avancé la rédaction de la théorie des couleurs.
Et c'est ainsi qu'une existence laborieuse jusqu'à l'absurde se dépense toute pareille au conte des Mille et une nuits, où, à chaque fois, le récit qui précède vient s'emboîter dans le récit qui suit.
Adieu. Amitiés à votre chère femme. — Weimar, le 8 décembre 1798. — G.