Gœthe a Schiller
Comme je ne puis prévoir quelle figure je ferai demain matin, je veux, à tout événement, dicter encore ce soir une petite lettre.
Les stances que je vous envoie (2) vous permet-
(1) Le livre de Volney avait paru en 1787. Le Voyage en Arabie de Niebuhr avait été publié à Copenhague de 1774 à 1778.
(2) Le Cortège masqué en l'honneur du 30 janvier 1798 fut exécuté par avance dans la soirée du 26 janvier, au cours d'une redoute, en vue de la fête anniversaire de la duchesse Louise.
tront de vous faire une vague idée lointaine du cortège qui aura lieu ce soir. Six belles amies prendront la peine de revêtir leurs plus gracieux atours et, pour éviter d'avoir recours cette fois aux allégories en marbre, et même, si possible, en peinture, nous avons figuré de la manière la plus explicite les symboles les plus caractéristiques en usant de carton, de papier, doré ou autre, de chiffons de soie et de fil de fer mince, et de toutes autres matières analogues.
L'imagination de votre chère femme se donnera plus aisément carrière si je vous transcris ici la liste des personnages :
La Paix : Mlle de Wolfskeel.
La Concorde : Mme d'Egloffsteinet Mlle de Seckendorf.
L'Abondance : Mme de Werthern.
L'Art : Mlle de Beust.
L'Agriculture : Mlle de Seebach.
Ajoutez six enfants, qui seront affublés, eux aussi, de quantité d'attributs, — et c'est ainsi, par le moyen de niaiseries pareilles, dans le milieu le plus vide qu'il y ait de toute pensée, que nous comptons amener la frivolité des hommes à se donner ce soir un air de réfléchir.
Cette entrée en matière est tout à fait de mise pour ce que j'ai à vous dire du fameux poème de l'Anglais Darwin, le Jardin botanique (1). Je voudrais pouvoir placer sous vos yeux, en chair et en os, ce volume qui fait fureur en Angleterre, tel que je l'ai là devant moi, en un grand in-4°, relié en maroquin. Il pèse exactement cinq livres et demie, ainsi que j'ai pu m'en assurer hier ; c'est-à-dire que, comme nos almanachs pèsent à peu près autant de demi-onces que celui-ci pèse de livres, nous nous
(1) The botanic garden, d'Erasme Darwin, avait paru à Londres en 1791.
trouverions donc, de ce point de vue aussi, à l'égard des Anglais, dans le rapport de 1 à 32, à moins que nous ne prenions le parti de faire équilibre à ce monstre à la mode anglaise en mettant dans l'autre plateau de la balance 32 de nos almanachs. Il est splendidement imprimé, sur papier satiné, orné de planches gravées à prétentions allégoriques insensées, exécutées par Fuessli, et, par-dessus le marché, embelli de-ci de-là au moyen de figures botaniques et d'autres illustrations vieillottes, vignettes au goût du jour et scènes de fantaisie ; il a des préfaces, des sommaires pour les parties successives, des notes au bas du texte, des notes à la suite du texte, où l'on trouve jeté à pleine main de la physique, de la chimie, de l'histoire naturelle, de la géographie, de la botanique, de l'économie industrielle et commerciale, mais surtout des noms d'hommes célèbres, morts ou vivants, si bien qu'il n'est rien qu'on ne puisse parfaitement y apprendre et qu'on peut s'y instruire en tout ce que l'on voudra, depuis le flux et le reflux jusqu'à l'encre sympathique inclusivement.
Mais, de toutes ces bizarreries, la plus bizarre me paraît encore consister en ce que, dans cet ouvrage de botanique, il est question de tout, sauf du règne végétal. Du moins en est-il ainsi, à peuprès à la lettre, pour la première partie. Voici, par exemple, pour votre édification, ce que renferme le second chant :
Allocution aux gnomes. La terre est projetée par une éruption volcanique hors du soleil ; atmosphère et océans; sa promenade à travers le zodiaque. Alternance du jour et de la nuit, et des saisons. Premiers âges : îles bienheureuses, paradis ou âge d'or. Vénus sort des ondes marines. Les premiers grands tremblements de terre : des continents jaillissent des océans ;la lune est projetée par un volcan ; elle n'a point d'atmosphère et est glaciale ; le mouvement diurne de la terre se ralentit, son axe s'in-
cline, et elle tourne dorénavant, de pair avec la lune, autour d'un centre nouveau. Formation des roches calcaires par solution aqueuse, chaux cristallisée, marbre blanc, statue antique d'Hercule se reposant de ses travaux, Antinous, Apollon du Belvédère, Vénus Médicis, lady Elisabeth Foster et lady Melbourn, par M. Damer (1). Des marais. D'où provient le sel que contient la terre? Mines de sel proches de Cracovie. Provenance du salpêtre. Mars et Vénus sont surpris par Vulcain. Origine du fer. Perfectionnement apporté aux aimants artificiels par M. Michels. Emplois de l'acier dans l'agriculture, la marine et la guerre. Origine des acides. D'où proviennent le silex, le sable marin, le gypse, l'amiante, le fluor, l'onyx, l'agate, le fer oligiste, l'opale, le saphir, le rubis, le diamant. Jupiter et Europe. Feux souterrains récents, dus à une fermentation interne. Production de l'argile. Manufactures de porcelaine en Chine, en Italie, en Angleterre, ateliers de M. Wedgwood à Etruria, dans le Stafïordshire. Camée représentant un esclave noir enchaîné, et signifiant l'espérance. Explication des figures du vase de Portland et du vase Barberini. Houille, pyrites. Naphte, obsidienne et ambre. Invention du docteur Franklin qui permet d'arracher à l'orage ses éclairs. Indépendance de l'Amérique, de l'Irlande, affranchissement de la France. Vieux feux centraux souterrains. Origine de l'étain, cuivre, zinc, plomb, mercure, platine, or et argent. Ruine de Mexico. L'esclavage en Afrique. Destruction des armées de Cambyse. Gnomes tenant la place des étoiles dans une sphère céleste. On met le holà aux empiétements de la mer, on met les roches en culture. La matière circule, la fumure est aux plantes ce que le chyle est aux animaux.
(1) C'est-à-dire de la femme sculpteur Mme Damer, de qui sont ces deux bustes.
Les plantes jaillissent du sol. Saint Pierre est délivré de ses fers. Circulation et transformations de la matière. Mort et résurrection d'Adonis. Les gnomes s'en vont.
Voilà ce que j'appelle un scénario de poème ! Voilà comment doit se présenter un poème didactique, s'il tient non pas seulement à enseigner, mais aussi à instruire au vrai sens du mot. Maintenant, vous pouvez vous faire une idée de tout ce qi'on voit surgir à l'improviste de descriptions, d'allégories, de comparaisons, et comment tout ce bagage défile sous les yeux sans la moindre trace d'un sentiment poétique qui y introduise la moindre cohérence. Les vers, autant que j'en puis juger, ne sont pas mauvais, et il ne manque pas de passages qui ont une certaine allure oratoire, dont le mérite revient au mètre. En un mot, vu dans le détail, cela rappelle tous ces innombrables poètes anglais qui ont travaillé dans le didactique et dans le descriptif. Quelle ne doit pas être, à la lecture de certaines parties, la béatitude des gentilshommes blasés d'Angleterre, à trouver versifiée une fois de plus, dans leur mètre favori, toute cette kyrielle de renseignements théoriques qui leur est depuis si longtemps familière ! Je n'ai le volume chez moi que depuis hier soir, et c'est une grave déception pour mon attente, car, au fond, j'ai un faible pour ce Darwin, bien que déjà sa Zoonomie... (1).
J'en étais là, hier, de ma lettre, lorsqu'on est venu m'appeler, pour diriger les chœurs. Tout a fort bien marché, si ce n'est que cette fois encore, comme en d'autres cas analogues, on a eu à sa disposition trop peu d'espace pour pouvoir se déployer à l'aise. Les dames s'étaient fort bien attifées, et les douze personnages, petits et grands, disposés en un demi-
(1) Voir ci-dessus, sur la Zoonomie d'Erasme Darwin, la lettre 136.
cercle, auraient fait bonne figure sur le théâtre, où l'on aurait pu embrasser d'un coup d'oeil la diversité de leurs groupements. Mais, sur cet espace restreint, tout s'est trouvé resserré et étriqué, et, comme chacun prétendait tout voir, personne, ou peu s'en faut, n'a rien vu. Heureusement qu'une fois tout terminé, aucun des personnages n'avait rien perdu de ses attraits, et que chacun a continué de se complaire à lui-même, et de plaire à autrui.
Je m'attendais un peu à vous voir laisser nos amies (1) s'endormir de leur dernier sommeil. Mais que vous semblerait-il de l'idée de ne plus jamais publier de revues mensuelles que pour la durée d'une année? On consacrerait par exemple l'année 1798 à recueillir la copie nécessaire, et en 1799 on publierait douze numéros ; une fois le branle donné, on continuerait selon le même rythme, en laissant peut-être chaque fois un intervalle. Il faudrait se faire une loi d'être aussi varié que possible, articles intéressants, pas trop longs ; on ferait en une année le tour complet de toutes choses, et Ton s'arrangerait en sorte que, une fois Tannée terminée, le tout pût se vendre sous la forme d'un volume à part.
Désirez-vous toujours que je cherche à vous procurer l'article de Bôttiger?
Einsiedel (2) a écrit quelques contes qui, dit-on, sont jolis ; je tâcherais volontiers aussi de les avoir.
J'ai pour le prochain Almanach une idée qui est plus folle encore que n'étaient les xénies (3) : qu'allezvous penser de cette assertion, qui paraît bien osée? Mais je n'en ferai part d'une manière plus expli-
(1) Les Heures; voir la lettre précédente.
(2) Camérier de la duchesse Amélie de Weimar et écrivain à ses heures.
(3) Goethe songe à la série qui fut intitulée Prophéties de Bakis (voir ci-dessus la lettre 406). Elles ne parurent pas dans l' Almanach des Muses, et furent publiées pour la première fois en 1800, dans le recueil des Nouveaux écrits de Goethe.
cite que sous de certaines conditions ; car je me réserve à moi tout seul la rédaction de ce nouveau supplément, étant bien entendu que vous resterez toujours maître, comme il va de soi, de l'accepter ou de le refuser. Avant qu'on en donne la moindre syllabe à l'impression, il faudra que le tout soit définitivement arrêté, comme s'il s'agissait d'une œuvre quelconque. Vous aurez beau chercher à deviner, et remuer ciel et terre, je vous défie bien de trouver ; mais peut-être cette chasse vous procurera-t-elle quelque découverte analogue, dont on pourrait faire son profit dans l'avenir.
Adieu. Comme j'aimerais à passer ces belles journées dans votre voisinage ! Je n'attends plus qu'une lettre de Stuttgart, qui doit m'apprendre si Thouret (1), à qui nous avons fait appel pour la décoration du château, ne risque pas d'arriver ces jours-ci.
Jouissons donc du plaisir d'habiter cette partie du monde, même s'il arrivait que les choses dussent encore se gâter quelque peu en Europe. — Weimar, le 27 janvier 1798. — G.