Schiller a Gœthe
Iéna, le 30 janvier 1798.
Nous vous remercions de tout cœur pour toutes les magnifiques inventions et les ingénieuses nouveautés dont nous a gratifiés votre dernière lettre. Nous vous devons le plaisir d'avoir pu prendre notre part de tout ce beau cortège, sans être incommodés par la bousculade et la poussière.
Il n'y a pas grand'chance que le poème de Darwin eût réussi en Allemagne. Ce qu'il faut aux Allemands, c'est du sentiment, et l'accueil qu'on trouve
(1) Architecte de Stuttgart.
est d'autant plus unanimement favorable qu'on met plus de platitude dans sa sentimentalité ; pour trouver du charme à ces extravagances d'une imagination qui jongle avec des idées théoriques, à cette débauche d'allégories, à cette froide intellectualité et à cette érudition versifiée, il n'est au monde que les Anglais d'aujourd'hui, avec leur frigidité blasée. J'ajoute que l'œuvre dont vous me parlez montre aussi à quel rôle une classe d'hommes considérable et qui jouit de la considération générale trouve naturel de ravaler la poésie, et les philistins n'en auront que plus beau jeu pour marquer un point contre les poètes qui leur tiennent tête.
Au reste, je ne suis pas convaincu que le sujet soit impossible et répugne radicalement à la poésie, et, si le poème est un monstre, j'en inscris toute la faute au compte du poète. Si l'on commençait par envoyer promener toutes les préoccupations qu'on est convenu de qualifier de didactiques, si l'on ne se proposait d'autre objet que de donner à l'imagination le contact direct de la nature, avec toute sa riche multiplicité, sa mobilité et la complexité de ses actions et de ses réactions, si l'on mettait en scène tout l'ensemble de la création naturelle avec un amour et une dévotion véritables, si l'on entourait de respect chaque être réel et si on lui conservait l'intégrité de sa physionomie, et ainsi de suite, il y aurait de quoi remuer profondément les âmes. Mais le menu que vous avez extrait du livre pour nous l'offrir me donne au contraire à penser que l'auteur a procédé exactement à l'inverse, qu'il a cru créer l'intérêt poétique au moyen de ce qu'il a ajouté de son cru, et non pas au moyen de son sujet lui-même, et qu'il n'a donc réussi à réaliser que l'inverse exact d'un bon poème.
J'avoue mon impuissance à deviner à l'aide de quel atout vous comptez renchérir même sur les
30 janvier 1798
xénies (1), et, pour avoir la moindre chance de tomber juste, il faudrait tout au moins que je susse si vous vous proposez, comme nous l'avons fait dans les xénies, d'y prendre à partie des individus, ou si vous ne songez qu'à mener une guerre impersonnelle de tendances. Si cette seconde hypothèse était la bonne, il serait difficile d'attendre qu'elle dût soulever une émotion plus vive que n'ont fait les xénies.
Je me soumets volontiers à vos conditions, si ce n'est que je ne pourrais guère m'engager à me charger de ma part de travail avant la fin de juillet, date où j'espère en avoir fini avec mon Wallenstein. Mais votre lettre suffit à me donner à penser qu'il ne s'agit pas dans votre intention d'une entreprise collective, et que vous serez donc seul à porter lout le poids de l'exécution.
L'article de Bôttiger et les contes de M. d'Einsiedel feraient fort bien mon affaire pour le dernier numéro des Heures ; seulement, il faudrait que j'eusse le tout d'ici trois semaines ; si Einsiedel pouvait m'envoyer immédiatement quelque chose, j'aurais encore de la place dans l'avant-dernier numéro.
Votre idée d'une revue mensuelle limitée à la durée d'une année est loin d'être mauvaise, sauf que l'éditeur n'y trouverait pas son compte, parce qu'on n'aime guère à débourser d'un coup une somme aussi importante. Mais, pour ce qui est du cas particulier des Heures, la grande difficulté serait toujours de savoir où s'adresser pour obtenir des articles, car il est singulier que, tout en ayant pour nous l'appât d'honoraires exceptionnellement élevés, nous ayons échoué à dériver sur notre revue des ruisseaux que des offres inférieures de moitié
(1) Voir la lettre précédente.
(2) Voir ci-dessus les lettres 408 et 411.
attirent à flots pressés sur d'autres journaux.
Je regrette vivement que votre venue reste encore pareillement indécise. Peut-être votre lettre de demain m'apportera-t-elle la bonne nouvelle.
Ma femme vous envoie ses plus cordiales amitiés. Adieu. — Sch.
Un nouveau poète (1) fait ces jours-ci son apparition à mon horizon ; il ne me paraît pas dénué de qualités, à moins que je ne sois la dupe d'un certain reflet de votre propre manière, car il semble que vous ayez fait une très vive impression sur cet auteur. Je joins le poème à ma lettre ; dites-m'en votre sentiment.