Gœthe a Schiller
Il est dans la nature des besognes et des distractions d'engendrer régulièrement des postérités qui leur ressemblent si bien que je ne serais pas éloigné de me résoudre à ne venir vous voir, en ce moment, que pour une journée ou pour un très petit nombre de jours ; car je ne puis encore prévoir une série un peu prolongée de loisirs.
Nous avons entendu hier un opéra nouveau (2). Cimarosa y déploie toute sa maîtrise. Le livret est dans la manière italienne, et m'a permis de constater que la niaiserie, je dirai même l'absurdité du texte peut aller de pair, sans encombre, avec la plus haute beauté de la musique. Ce qui rend possible ce paradoxe, c'est tout simplement l'esprit, pour ce motif que, sans être proprement poétique,
(1) La poétesse Louise Brachmann, de Weissenfels. Le 12e numéro des Heures pour 1797 donna cinq poésies de cet auteur; l'idylle intitulée la Chapelle dans la forêt, que Schiller communiqua à Goethe, était du nombre.
(2) La Jalousie châtiée de Cimarosa. Voir ci-dessus la lettre 401.
il n'en est pas moins une sorte de poésie, et que tout naturellement il nous élève à un niveau supérieur au sujet. Si l'Allemand a tant de peine à y être accessible, c'est parce que le pédantisme de sa nature ne lui permet de goûter les sottises que lorsqu'elles se parent d'un semblant de sentimentalité ou de sens commun.
Ci-joint un document qui n'est pas chose ordinaire : il y est annoncé qu'un dernier survivant des vieux maîtres-chanteurs de Nuremberg (1) se propose de publier un choix de ses poésies. Je connais diverses choses de lui, et je regrette d'avoir négligé de le voir en personne à mon passage à Nuremberg. Il a écrit des poésies qui sont pleines d'esprit et de naturel, qu'il serait aisé de traduire en bon allemand et dont personne n'aurait à rougir. Nous recevrons le livre par les soins de Knebel, sitôt qu'il aura paru.
Ce bon ami est donc de retour à Ilmemau, et sa belle (2) va se mettre en route sous peu de jours pour aller faire plier sous le joug de l'hymen sa vieille nuque rebelle aux courbettes. Comme je lui veux du bien, de tout mon cœur, je souhaite que l'aventure où il se risque lui réserve tous les bonheurs possibles.
Quant aux autres questions, nous ne tarderons pas, d'une manière ou de l'autre, à nous en entretenir oralement. Adieu ; amitiés à votre chère femme. — Weimar, le 31 janvier 1798. — G.
Pourriez-vous savoir à l'occasion si le conseiller de justice Boie a bien reçu les six volumes de mes œuvres nouvelles que je lui ai envoyés dès le 6 juin
(1) Il s'appelait Griibel : ses Poésies dans le diakele de Nuremberg parurent à Nuremberg en 1798 ; Goethe en rendit compte en décembre.
(2) La cantatrice Louise Rudorff (voir ci-dessus la lettre 884) ; le mariage eut lieu le 9 ferrie».
dernier, avec tous mes remerciements pour son exemplaire de Cellini (1) ; jusqu'à ce jour, il ne m'a pas donné signe de vie.