Schiller a Gœthe
Iéna, le 7 mars 1799.
Je tiens ma promesse, et je vous envoie ci-joint les deux premiers actes de la Mort de Wallenstein; je souhaite qu'ils trouvent auprès de vous bon accueil. Dites-m'en, si vous le pouvez, un mot dès demain, et puis, retournez-moi le manuscrit par la
(1) La lettre de Bôttiger, que Schiller lui avait communiquée.
(2) Dans le compte-rendu mentionné ci-dessus (voir la lettre 573).
(3) L'opéra de Salieri.
poste de dimanche soir (1), car je n'en ai pas d€ copie lisible et je ne puis laisser les copistes inoccupés.
Je vous adresse en même temps une lettre d'Iffland qui me fait part de la représentation des Pic colomini (2), avec le programme. Tout a marche comme je m'y attendais, et, pour le moment, or peut se tenir pour satisfait. J'espère que la troisième pièce emportera le morceau.
J'ai pu enfin, et fort heureusement, m'arrange] de manière à lui donner aussi cinq actes, et j'ai prête: à tout ce qui prépare l'assassinat de Wallenstein ui plus grand développement et plus de relief scé nique. Deux capitaines déterminés, qui exécuten l'acte, viennent s'y mêler, en actions et en paroles ce qui a pour effet que Buttler se trouve haussé l un niveau supérieur, et que les préliminaires de h scène du meurtre produisent un effet de terreur pluij saisissant. Je conviens d'ailleurs que ma besogne s'en est trouvée passablement alourdie.
Adieu ; c'est tout ce que je puis vous écrire aujour d'hui. Ma femme, qui a" été un peu souffrante, mai: qui va mieux à présent, vous fait ses cordiales ami tiés. Nous vous remercions mille fois pour les cal rottea. — Sch.
Les deux actes de Wallenstein sont excellents et m'ont fait, à la première lecture, une impression si vive qu'ils ne laissent pas place au moindre doute
S'il a pu arriver que, placé en face des Piccolomini le spectateur ait eu parfois un peu de peine à s retrouver dans un tissu quelque peu artificiellemen compliqué et qui pouvait, de temps à autre, semble
(1) 10 mars.
(2) La pièce avait été représentée à Berlin le 18 févriei avec un succès moyen.
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un peu arbitraire, et à se mettre pleinement d'accord avec lui-même et avec autrui, ces nouveaux actes se développent au contraire en quelque sorte avec la nécessité d'un processus naturel. On a déjà, lorsque le rideau se lève, le milieu où tout se passe, on est en possession des lois sur lesquelles le jugement va se régler, et le flot de l'émotion et de la passion trouve tout creusé le lit dans lequel il a toute latitude de se précipiter. A présent, j'attends avec une vive impatiance le reste, qui, après la refonte que vous lui avez fait subir, sera tout à fait neuf pour moi.
Au sortir de la lecture que je viens de faire ce matin de vos deux actes, avec une sympathie sincère et une émotion profonde, voici qu'on me remet le troisième numéro de VAthenœum, dans lequel je suis plongé, et à la lecture duquel le temps fuit à vue d'oeil. Il est l'heure du courrier, et je ne puis plus que vous donner une bonne nouvelle : c'est que, ranimé par votre rappel à l'ordre, j'ai pu ces jours derniers tenir ma pensée fixée sur la plaine de Troie (1). Une bonne partie du poème, dont la contexture intime était encore flottante, est maintenant construite jusque dans ses ramifications les plus ténues, et, comme il est dans mon caractère de ne savoir m'intéresser qu'à ce qui, bien qu'infini, est renfermé à l'intérieur de limites finies, je crois bien que, si j'y applique toutes mes énergies, je pourrai avoir terminé complètement pour la fin de septembre. Je vais m'efforcer d'entretenir en moi cette illusion aussi longtemps que je le pourrai.
Je vous renverrai Wallenstein demain.
Amitiés à votre chère femme, à qui je souhaite un meilleur état de santé, et poursuivez heureusement votre marche vers la terminaison du drame. — Weimar, le 9 mars 1799.
(1) C'est-à-dire sur YAchilléide.