Schiller a Gœthe
Iéna, le 17 mars 1799.
Voici donc l'œuvre, menée jusqu'au point d'achèvement que les circonstances actuelles m'ont permis ie lui donner. Il se peut que par endroits l'exécution soit encore imparfaitement arrêtée, mais, sous sa :orme présente, elle me paraît suffire pour l'effet scénique auquel elle est destinée. Pourvu que vous estimiez que c'est donc vraiment une tragédie, qu'il if est donné satisfaction aux exigences primordiales le la sensibilité, que les questions essentielles que se posent la raison et la curiosité y obtiennent une •éponse convenable, que les destinées s'y dénouent it que l'unité de l'impression totale y est sauvegardée, mon contentement sera entier.
Je m'en remets à vous du soin de décider si le juatrième acte doitfinir sur le monologue de Thekla,
(1) Cette actrice berlinoise était attendue à Weimar lepuis le printemps de l'année précédente ; elle n'y vint ucore pas cette fois.
ce que je préférerais, ou si, au contraire, pour achever de dénouer cet épisode, il y a lieu d'y ajouter encore les deux petites scènes qui suivent (1). Voulez-vous avoir la bonté de m'expédier le manuscrit en temps utile pour qu'il me revienne au plus tard demain lundi à sept heures du soir, et faites noter sur l'emballage extérieur l'heure exacte où le messager aura été mis en route.
Je réserve tout le reste pour nos prochains entretiens oraux. Je vous félicite de tout mon cœur des progrès de votre Achilléide, qui sont doublement heureux, puisqu'ils vous ont fourni en outre l'occasion d'éprouver ce que votre volonté, lorsqu'elle s'en donne la peine, peut sur vos dispositions d'humeur.
Ma femme vous fait ses meilleures amitiés. Nous attendons impatiemment votre venue pour les fêtes.
Dimanche soir. — Sch.
Weimar, le 18 mars 1799.
Toutes mes félicitations sincères pour l'œuvre achevée. Elle m'a procuré une satisfaction toute particulière, bien que je n'aie pu, au cours d'une matinée terriblement coupée d'occupations diverses, qu'en prendre en quelque sorte un avant-goût de surface. Pour l'effet théâtral, l'exécution est suffisamment poussée ; les nouveaux épisodes, que je ne connaissais pas encore, sont très beaux et portent à plein.
S'il vous est possible plus tard d'alléger quelque peu ce qu'il y a de massif dans les Piccolomini, les deux pièces seront pour la scène allemande un présent d'un prix inestimable, et elles resteront sûre-
(1) C'est cette seconde solution qui fut adoptée.
ment de longues années au théâtre. Il est clair que la dernière pièce a ce grand avantage que la part prépondérante de la politique s'y efface et que tout y est purement humain, je dirai même que l'élément historique n'y figure plus que comme un voile léger qui laisse voir au travers l'humanité pure. Rien ne vient contrarier ni troubler l'impression que reçoit le cœur.
Je suis d'avis, sans l'ombre d'une hésitation, qu'il faut finir l'acte sur le monologue de la princesse. Quant à savoir pourquoi elle quitte la scène, c'est affaire à l'imagination. Peut-être feriez-vous bien, plus tard, d'introduire déjà l'écuyer dans la première des deux pièces.
Le dénouement, qui s'achève sur la lecture de la suscription de la lettre (1), produit un véritable effet de terreur, étant donné surtout l'état d'attendrissement où se trouvent les cœurs. Je crois bien que le cas est unique, qu'après avoir épuisé tous les moyens qui sont de nature à provoquer la crainte ou la pitié, on ait trouvé le moyen de finir sur de la terreur.
Je ne vous en écris pas plus long, et j'attends le moment de jouir pleinement de l'œuvre dans tout son ensemble. Je compte pouvoir partir jeudi (2) : vous serez fixé avec certitude mercredi soir. Nous lirons alors la pièce ensemble, et j'y prendrai tout à l'aise le plaisir qu'il sied.
Adieu, reposez-vous sur nous, et faisons en sorte de commencer avec ces jours de fête une vie nouvelle. Faites mes amitié» à votre chère femme, et ne m'oubliez pas.
Je ne veux pas triompher trop vite du travail que je suis parvenu à extorquer aux muses ; reste
(1) « Au prince Piccolomini. » C'est l'adresse que porte la lettre au cachet impérial remise à Octavio par un courrier à la fin de la pièce.
(2) 21 mars.
à savoir ce que cela vaut, et c'est la grande question ; mais, quoi qu'il arrive, ce sera, toujours une bonne préparation. — G.