‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 179 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 19 mars 1799.

Il y a longtemps que je redoutais de voir arriver le moment si ardemment désiré où j'en aurais fini avec mon ouvrage ; et il faut reconnaître en effet que ma liberté présente est pire que l'esclavage où je vivais jusqu'ici. La masse pesante qui m'attirait et me fixait s'en est allée de moi tout d'un coup, et j'ai la sensation d'être suspendu sans but dans un espace sans air. J'ai en même temps le sentiment qu'il m'est définitivement impossible d'arriver à produire désormais quoi que ce soit. Je ne retrouverai la tranquillité que le jour où je verrai mes pensées orientées, avec un bon espoir et avec plaisir, vers quelque nouvel objet précis. Sitôt que j'aurai retrouvé un but déterminé, je me sentirai soulagé de cette inquiétude qui, à l'heure qu'il est, me détourne même des moindres projets. Lorsque vous serez ici, je vous soumettrai un certain nombre de sujets de tragédies qui sont de pure invention, pour ne pas risquer de commettre une bévue dès la première démarche, dans le choix même de mon sujet. Mes goûts présents et les besoins actuels de mon esprit m'attirent vers quelque matière de libre fantaisie, et qui ne doive rien à l'histoire, vers une matière simplement passionnée et humaine, car j'en ai plus qu'assez des soldats, des héros et des maîtres qui commandent.

Combien je vous envie ce qui va vous occuper maintenant ! Vous êtes installé sur le terrain poétique le plus authentique et le plus haut qui soit, dans un monde, beau entre tous, de figures aux

contours assurés, où tout est fait, et où tout pourtant est toujours à faire. Vous habitez en quelque sorte le palais de la poésie, où vous êtes servi par des dieux. Ces jours passés, j'ai repris en main mon Homère, et j'ai lu avec délices la visite de Thétis à Vulcain (1). Dans cette gracieuse peinture d'une visite familière, simple et toute quotidienne, dans ce tableau d'un travail d'artisan, il y a de l'infini, fond et forme, et la naïveté a toute la portée du divin.

Que vous puissiez avoir l'espoir de terminer Y Achilléide cet automne, ou que vous teniez tout au moins cet espoir pour permis, j'ai beau n'avoir pas le moindre doute sur la rapidité avec laquelle vous exécutez l'ouvrage, et l'avoir vérifiée de mes propres yeux, ce n'en est pas moins pour moi une chose inconcevable, alors surtout que, dans le compte que vous faites du temps dont vous disposerez pour votre travail, vous excluez le mois d'avril. Je déplore vraiment que vous soyez condamné à perdre ce mois ; mais il se peut encore que vous persistiez sans interruption dans l'état d'inspiration épique, et en ce cas vous ne vous laisserez ipas détourner de votre chemin par les soucis que vous donnera alors le théâtre. Au reste, il va sans ilire que je me chargerai avec joie, en ce qui concerne Wallenstein, de tout ce qui pourra alléger votre fardeau.

Amélie d'Imhof m'a envoyé ces jours-ci les deux derniers chants de son poème (2), qui m'ont fait in très vif plaisir. C'est conduit avec infiniment le délicatesse et de limpidité, avec des moyens simples et une grâce peu commune. Quand vous «Tiendrez, nous en causerons.

Je vous envoie ci- joint mes Piccolomini; en re-

(1) Au chant XVIII de Y Iliade.

(2) Les Sœurs de Lesbos; voir ci-degsua la lettre 415,

vanche, je vous serais obligé de m'envoyer le Canif, de Wallenstein ; je voudrais également en faire prendre copie, après quoi j'expédierai enfin à Kôrner la trilogie tout entière.

La caisse de semoule a été réclamée de votre pari par un certain M. Meier, à qui on l'a remise. J'imagine que vous l'avez bien reçue?

Adieu. Ma femme vous fait ses meilleures amitiés J'espère bien apprendre demain que nous pouvons compter sur vous pour jeudi. — Sch.

Tous ces jours-ci, nous nous sommes encore beau coup entretenus de votre Mort de Wallenstein Meyer l'a lue à son tour, et en a été ravi.

Que vous vous mettiez à un nouveau travail et que vous ayez envie cette fois d'un sujet qui soi de votre propre invention, je n'y puis rien trouve] à redire, d'autant que l'expérience a montré qu< vous ne manquerez pas de trouver infiniment plu de plaisir à un travail conduit en toute indépen: dance. Je suis extrêmement curieux d'apprendn où vous inclinez maintenant.

Meyer m'a dit le plus grand bien du poèmi d'Amélie d'Imhof. Je serai ravi si nos poétesses qui possèdent un si joli talent, se mettent à fair< vra ment des progrès.

Je partirai demain de bon matin, et je sera auprès de vous pour midi. Je suis résolu à mettra en œuvre tout ce dont je suis capable en fait de dis cipline et de régime pour arriver cette fois à mettr. quelque chose sur pied. Si de votre côté vous pou vez fixer votre choix sur un travail nouveau qu| jaillisse tout entier de votre être, et qui soit don. aussi bien adapté à vos goûts qu'à votre talent, nou 8erons tranquilles pour cet été.

La caissette m'est parvenue sans encombres

Amitiés à votre chère femme. J'éprouve un sentiment tout particulier de béatitude à me dire que bientôt, côte à côte avec vous, je pourrai regarder s'écouler la mare du moulin (1). — Weimar, le 20 mars 1799. — G.

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