Schiller a Gœthe
Iéna, le 2 février 1798.
Votre réflexion touchant l'opéra m'a remis en tête les idées sur lesquelles je me suis si longuement étendu dans mes Lettres esthétiques. Il est de fait que la beauté artistique, à quelque point qu'elle répugne à tout ce qui est dépourvu de contenu, est néanmoins dans un antagonisme moins radical à l'égard de la légèreté frivole que de la gravité sérieuse, et, de ce fait que l'Allemand, de par sa nature, a une propension infiniment plus naturelle à s'appliquer et à se fixer sur des objets précis, qu'à s'émanciper en toute liberté, il résulte qu'il y a lieu déjà de se féliciter de lui avoir fait faire un pas dans le sens de la beauté lorsqu'on lui a ôté des épaules le pesant fardeau du sujet, car on peut s'en remettre sans inquiétude à ses vertus natives du soin de veiller à ce qu'entre ses mains la liberté n'abdique pas outre mesure toute portée réelle et tout contenu positif.
C'est aussi pourquoi, d'une manière générale, j'aime infiniment mieux le commerce des gens de négoce et des philistins, à la condition qu'ils soient en humeur de se divertir de la sorte, que celui des mondains désœuvrés, car, lorsque ceux-ci jouent, leur jeu est infailliblement dénué de vigueur et de contenu. Il faudrait que nous eussions licence de servir chacun selon les besoins de sa nature ; si j'étais le maître, j'enverrais ceux-là à l'opéra, et ceux-ci à la tragédie.
La voix de votre maître- chanteur de Nuremberg
(1) Voir ci-dessus les lettres 320 et 350.
retentit à mon oreille comme un écho venu oVun âge lointain et étrange, et m'a ravi. Lorsque vous écrirez à Knebel, priez-le donc de m'inscrire, moi aussi, sur la liste pour un exemplaire avec titre gravé. Il y a évidemment devoir à souscrire à l'avance à ce petit volume, qui autrement pourrait bien risquer de ne pas voir le jour, car ce brave homme d'auteur est le survivant d'une époque disparue, et il est peu probable qu'on lui rende la justice à laquelle il a droit. Que diriez-vous de l'idée de lui consacrer, dans les Heures, ne fût-ce que quelques pages pour le présenter au public? Il n'a sûrement pas moins besoin de ce service qu'il ne mérite qu'on le lui rende.
A en croire le sentiment des juges impartiaux, j'ai très peur pour notre ami Knebel, et je crains fort que le joug ne pèse assez lourdement sur sa nuque (1).
J'ai été une seule fois en rapports avec Boie, et il y a dix-huit mois que je ne sais plus rien de lui. J'ignore donc ce qu'il est advenu de votre paquet, mais il est bien peu probable qu'il ne l'ait pas reçu, et j'estime donc que vous lui feriez beaucoup trop d'honneur en vous en inquiétant davantage. On pourra à l'occasion lui en faire toucher un mot.
Si seulement vous arriviez enfin ! Si vous vous décidiez, ne fût-ce que pour quatre ou cinq jours, vous trouveriez sûrement au vieux château la muse qui saurait vous retenir. Adieu. — Sch.