Schiller a Gœthe
Iéna, le 29 mai 1799.
Depuis ces deux jours que vous nous avez quittés, j'ai poursuivi avec ardeur la besogne entreprise (2) et j'espère que, si le temps se décide à devenir plus stable, mon travail, lui aussi, s'en trouvera mieux En traçant le bilan de nos dernières semaines de vie commune, je constate que, tout en n'ayant pa produit grand'chose, nous leur avons pourtant trouvé cette fois encore un ernploi utile ; en parti culier, l'idée qu'il est indispensable de tenir strie tement à l'écart l'une de l'autre la nature et l'art ne cesse de m'apparaître comme plus importante et plus féconde à chaque fois que nous revenon sur ce sujet, et je vous engage à profiter de votre
(1) On a supposé qu'il pouvait s'agir de vers satirique* à l'adresse de Fichte, mais rien ne le prouve.
(2) Les recherches préliminaires relatives à Marie Stuart
article sur le dilettantisme pour faire là-dessus une très ample digression.
J'attends maintenant que vous me retourniez l'esquisse de cet article (1), recopiée et enrichie de remarques nouvelles, et j'espère bien que le voisinage d' Aurore et d'Ilesperus (2) ne manquera pas de vous fournir à cet égard d'abondantes lumières.
Je suis tombé hier fortuitement sur une vie de Christian Thomasius (3), qui m'a beaucoup amusé. On y suit avec intérêt l'effort que fait un homme intelligent et courageux pour s'évader du pédantisme de son temps, et, bien que la manière dont il s'y prend reste encore elle-même fortement teintée de pédantisme, il n'en mérite pas moins, si on le compare à ses contemporains, d'être qualifié de tête philosophique, je dirai même de bel esprit. Le moyen auquel il a recours est précisément celui que vous estimez le plus efficace, et qui consiste à harceler l'adversaire par des coups perpétuellement et promptement réitérés. Il fut le premier à publier une revue, sous le titre d'Entretiens mensuels (4), où, dans la manière satirique, et avec une gravure satirique en tête de chaque nu-
(1) L'article ne fut jamais rédigé sous forme définitive; les ébauches rédigées par les deux écrivains se sont retrouvées parmi les papiers de Goethe.
(2) C'est-à-dire de Herder et de Jean-Paul, qui venaient d'annoncer, le 20 mai, la publication prochaine d'une revue intitulée Aurora.
(3) Le philosophe, professeur à Halle et à Leipzig à la fin du dix-septième siècle et dans le premier tiers du dixhuitième. Il se peut que Schiller ait rencontré l'article biographique consacré à Thomasius par la Biographie universelle de Schrôckh, qu'il possédait, et qui était du nombre des ouvrages qu'il se disposait à envoyer à la vente aux enchères dont il sera question plus loin dans la lettre 601.
(4) Cette revue, qui commença à paraître en 1688, s'appelait, tout au long : Franches idées, plaisantes et graves, et pourtant raisonnabtes et méthodiques, ou Entretiens mensuels sur toutes sortes de sujets, et particulièrement sur les livres nouveaux.