‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 20 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Si je m'incline avec une résignation assez sereine devant les circonstances qui continuent de me retenir ici, c'est parce que, une fois que j'aurai soit écarté, soit mis en bon chemin un certain nombre

(1) Voir la lettre précédente.

d'affaires, je pourrai compter fermement sur une bonne série de belles journées à passer à Iéna.

Je vous adresse ci-joint une œuvre d'Einsiedel (1), que je n'ai pu lire parce que le temps presse ; vous pouvez en disposer pour les Heures, si elle vous est de quelque utilité. En vertu de l'ordinaire esprit de contradiction que le hasard apporte volontiers à intervenir dans le cours des choses humaines, c'est précisément à l'heure de la fin qu'affluent des contributions de poids, et il est probable que l'article de Bôttiger sur la manière dont les néo-Français traitent les œuvres d'art (2) ne nous parviendra guère qu'après que nos trois nymphes bien aimées se seront endormies dans le repos des bienheureux.

J'emploie les heures dont je puis disposer, d'une part à esquisser avec plus de soin mon étude future sur la doctrine des couleurs, d'autre part à condenser et à simplifier mes travaux antérieurs, enfin à étudier la bibliographie du sujet ; car j'ai très grande envie d'écrire cette histoire, et, si j'y puis consacrer le temps et l'effort nécessaires, j'ai de bonnes raisons d'espérer en tirer quelque chose qui soit, non seulement de bon ouvrage, mais encore une lecture agréable, grâce à ce que je compte y apporter de clarté. Vous aviez parfaitement raison, lorsque, dans l'une de vos dernières lettres (3), vous m'écriviez que je me trouvais enfin, et pour la première fois, installé sur mon véritable terrain, à présent que j'ai définitivement renoncé à toute aide efficace et à toute collaboration venue du dehors. En pareille matière, il faut, pour mériter la gratitude du public, porter son travail à la perfection, et épargner ainsi toute peine à bon nombre de gens ; et l'on est assuré

(1) Les Fêtes des Arramandes; cette nouvelle parut dans les numéros 11 et 12 des Heures pour 1797.

(2) Voir ci-dessus la lettre 408.

(3) La lettre 408.

de conquérir cette gratitude, à la condition que l'on parvienne à ses fins.

J'ai en tête, d'autre part, l'idée d'une demi-douzaine de contes de fées et d'histoires qui formeront la seconde partie des Entretiens de mes émigrés (1) ; je compte apporter au tout quelques améliorations utiles, et le publier ensuite dans la nouvelle série de mes œuvres.

Enfin, je me remets à songer plus sérieusement à mon Faust, et je vois donc devant moi une ample occupation pour l'année entière, étant donné surtout qu'il nous faudra toujours bien réserver un mois pour Y Almanach.

La multiplicité de ces projets me permet de mettre à profit la moindre heure disponible.

L'idylle que vous m'envoyez (2) est en effet une chose assez curieuse. Il y a là un nouveau talent, presque féminin, une jolie manière juvénile d'envisager les choses, un sens moral aimable et tranquille. Si les Allemands étaient capables de se perfectionner et si une personne douée de la sorte se donnait la peine d'apprendre ce qu'il est pourtant indispensable que l'on apprenne relativement à la manière dont il sied de construire un poème par le dedans et par le dehors, il se pourrait fort bien qu'il y eût là le germe de quelque chose qui pourrait devenir d'excellente qualité, au lieu qu'à présent tout se borne encore à un certain agrément assez banal. A mon sens, il conviendrait par exemple que la mère s'aperçût de l'absence de la fille, qu'elle partît à sa recherche, que la reconnaissance et le dénouement eussent lieu dans la chapelle, ce qui permettrait d'éviter l'ennuyeux chemin du retour, et de donner peut-être à la conclusion une allure dramatique et solennelle.

(1) Ce projet n'eut pas de suite.

(2) La Chapelle dans la forêt de Louise Brachmann ; voir ci-dessus la lettre 412.

Il saute aux yeux que le tempérament de l'auteur a tout de suite subi l'influence de Hermann et Dorothée, et on est véritablement frappé de voir nos jeunes talents se saisir aussitôt, dans la poésie d'un autre, de tout ce que le cœur assimile sans effort, l'imiter à leur façon, et connaître de temps à autre, grâce à ces emprunts, des réussites fort passables, — si ce n'est que, en revanche, à l'ordinaire, ils ont vite fait de rabaisser au niveau d'une manière ce qu'on avait, en y employant toute l'énergie de son talent, haussé péniblement à la dignité d'un style, ce qui a pour effet que, du seul fait qu'ils se mettent à plus courte portée du public, ils recueillent souvent une faveur plus grande que n'a fait l'original, dont ils n'ont fait que spolier partiellement les mérites.

Ces réflexions me rappellent à l'esprit les poétesses nos amies. Amélie est repartie pour un grand dessein (1). Meyer craint fort que le sujet ne lui réserve de rudes difficultés. Il est singulier que les bonnes âmes ne veuillent pas se décider à comprendre l'importance qu'il y a à ce que les sujets soient vraiment traitables. — Je viens aussi de lire, ces jours derniers, la seconde partie d'Agnès de Lys (2). Il est grand dommage que le travail ait été bâclé. L'allure sommaire du récit, et les digressions morales qui viennent périodiquement, à la manière d'un refrain, se jeter à la traverse, ne laissent au lecteur pas le moindre temps d'arrêt qui le mette un tant soit peu à l'aise, et on avance d'une course haletante, sans avoir le loisir de s'intéresser à rien. Le blâme d'ailleurs vise uniquement l'exécution, car le sujet offre de fort belles situations qui, traitées avec un peu de fermeté, n'eussent pas manqué de produire un effet incomparable. Quant aux dons

(1) Amélie d'Imhof travaillait à un poème épique, « les Sœurs de Lesbos », qui parut dans YAlmanach des Muses pour 1800.

(2) De Caroline de Wolzogen. Voir ci-dessus la lettre 245.

naturels qu'atteste cette œuvre, ils n'ont pas cessé d'être stupéfiants, bien qu'il soit impossible de ne pas discerner l'action de votre contact dans la conception du roman, ni la marque de votre plume dans la rédaction. Il ne nous est évidemment pas aisé, a nous autres lecteurs, de faire exactement la part de chacun ; néanmoins, je crois bien avoir le droit de dire qu'un tempérament comme celui-là, s'il eût su se donner une éducation artistique, eût assurément produit de l'inégalable. Meyer est confondu d'admiration, lui qui d'ordinaire n'est pas fort enclin à admirer. Et pour moi, parvenu au bas de ma page, il ne me reste plus qu'à vous envoyer mille amitiés, qu'à souhaiter à votre travail les plus heureux progrès, et qu'à aspirer avec une ardente impatience à votre Wallenstein, comme à un trésor qui ne cesse de grossir. — Weimar, le 3 février 1798. — G.

Puis-je vous demander l'adresse de Humboldt ' à qui je voudrais écrire sans tarder?

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