Schiller a Gœthe
léna, le 31 mai 1799.
Je conçois fort bien que le poème de notre poétesse dilettante (2) vous plaise d'autant moins que vous y regardez de plus près. Car c'est encore un trait caractéristique de l'amateurisme, qu'il soit incapable, du fait morne qu'il part d'un principe faux, de rien produire qui ne soit systématiquement faux, et par conséquent irrémédiable au fond. Ce qui me console, c'est qu'en publiant cette œuvre (3) il nous est parfaitement loisible d'en annoncer expressément la provenance dilettantesque, et qu'en nous montrant à ce point tolérants, nous faisons simplement preuve de largeur d'esprit, sans compromettre notre jugement critique. Le plus fâcheux, dans cette affaire, c'est la peine et le mécontentement qu'elle vous cause ; mais il suffit, pour vous consoler, que vous considériez ce travail comme une dissection opérée pour le plus grand profit de la science attendu que ce cas concret vient à quelques égard? à point nommé pour la recherche théorique qui nous occupe.
En ce qui me concerne, je n'ai guère eu plus d< plaisir que vous-même à lire ces jours dernier; quelques œuvres — qui sont tout l'opposé du dilet tantisme — d'un des maîtres de l'art, mais je con viens que, n'ayant pas à en répondre, ma sérénit< a la chance de n'en pas être troublée. J'ai lu, d<
(1) Une lettre destinée à Bôttiger (voir la lettre suivante)
(2) Voir la lettre précédente.
(3) Dans YAlmanach des Muses pour 1800, où « les Sœur de Lesbos » parurent en effet.
Corneille, Rodoyune, Pompée et Polyeucie, et je suis confondu des défauts véritablement énormes de ces pièces, que j'entends célébrer depuis vingt ans. Action, agencement dramatique, caractères, mœurs, langue, tout, jusqu'à la versification elle-même, y est de la plus extrême faiblesse, et il ne suffît vraiment pas d'alléguer pour excuse la barbarie d'un art encore dans l'enfance. Car ce qu'il y a' là de déplaisant, ce n'est pas uniquement — ni même principalement — le mauvais goût, qui se rencontre en effet jusqu'en des ouvrages pleins de talent lorsqu'ils doivent leur naissance à une époque grossière ; c'est la pauvreté de l'invention, le dénument et la sécheresse dans le traitement des caractères, , la froideur glaciale des passions, la raideur traînante dans le développement de l'action, et, presque ! d'un bout à l'autre, le manque d'intérêt. Les carac- « tères féminins sont de pitoyables caricatures, et . l'unique chose que j'y aie trouvée traitée avec , bonheur, c'est l'élément héroïque ; et encore cet ingrédient lui-même, qui, pris en lui-même, n'est ! pas d'une bien grande richesse, est-il manié avec , monotonie.
Racine est, sans comparaison, infiniment plus \ voisin de l'excellent, quoiqu'il porte tous les fâcheux î stigmates du maniérisme français et que, dans ! l'ensemble, il manque un peu de force. A présent, je suis extrêmement curieux de lire les tragédies de Voltaire, car, à en juger d'après les critiques qu'il , a faites de Corneille, il a sûrement vu très clair dans . ses défauts.
Je sais bien qu'il est plus aisé de blâmer que de 1 créer soi-même. Et cela me ramène à ma propre /besogne (1), qui est encore bien informe. Si seulement les juges qui ont toujours le verbe si assuré .et les dilettantes qui sont toujours si prompts à
(1) Marie Stuart.
318 Ier JUIN 1799
se satisfaire se doutaient de ce qu'il en coûte de peine pour mettre au jour une œuvre digne de ce nom !
Auriez-vous la bonté de m'envoyer par la messagère les Piccolomini et la Mort de Wallcnstein? Kotzebue (1) m'a prié de les lui prêter, et je les lui ai promises, parce qu'il m'en coûte moins de lui marquer cette complaisance que de lui rendre visite ou de souper avec lui.
Mille amitiés à Meyer. J'ai expédié sa lettre à Bôttiger.
Ma femme vous fait ses meilleurs compliments.
Adieu ; portez-vous bien et tenez-vous en belle humeur par ces journées de pluie qui sont un agréable rafraîchissement. — Sch.