‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 192 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Le poème (2) commence à prendre un peu meilleure tournure, depuis que je me suis attelé sérieusement au premier chant, et que j'ai étudié d'un peu près les moyens d'y porter remède. Il y a donc eu, hier soir, conférence à ce sujet chez Mme de Wolzogen, et nos amies n'ont pas paru trop épouvantées de ma sévérité ni de mes exigences, si bien que je me reprends à espérer que l'affaire finira par s'arranger selon nos désirs.

Le duc est parti hier pour Eisenach et Cassel, et je me trouve ainsi à peu près ramené à la tranquillité de ma demeure. Je vais voir ce que me réserve la huitaine qui vient. Pourvu que j'arrive à venir à bout de quelques travaux préliminaires, je me tiendrai pour satisfait. Je souhaite que vous trouviez moyen de faire jaillir quelque chose des

(1) Depuis qu'il avait renoncé à la direction du théâtre de Vienne, à la fin de l'année précédente, Kotzebue résidait alternativement à Iéna et à Weimar.

(2) Les Sœurs de Lesbos; voir ci-dessus la lettre 598.

sources profondes où prend naissance la création véritable.

Vous recevrez avec ce mot les trois Wallenstein. Je n'ai guère rien à vous dire sur mon propre compte, si ce n'est qu'il me faut mettre de l'ordre, rattraper le temps perdu, disposer les choses en place, ajuster. D'ailleurs, en fin de compte, tout cela marche encore assez bien, et, à la condition de n'être pas trop exigeant, est assez satisfaisant. Adieu ; amitiés à votre chère femme. — Weimar, le 1er juin 1799. — G.

Iéna, le 4 juin 1799.

Ci-joint l'article de Kôrner sur Wallenstein (1). Seulement, tel qu'il est, il est inutilisable, parce qu'il a adopté la solution plus commode qui consiste à donner la parole au poète au lieu de parler lui-même, et qu'il se contente donc d'offrir au public la pièce mise en lambeaux. Si la pièce était dès à présent publiée, cela pourrait aller, mais, dans les conditions actuelles, cela ne fait pas mon affaire. Heureusement qu'il n'y a pas grande urgence à l'expédier, car vous estimerez sans doute comme moi qu'ayant tardé si longtemps, on peut fort bien n'envoyer le compte-rendu qu'après la quatrième représentation de la pièce. D'ici-là, je compte reprendre ce qu'a fait Kôrner, y mettre plus de style narratif et moins de texte dramatique, et y insérer aussi quelques éclaircissements sur la trilogie tout entière.

I Comme j'en ai fini avec le scénario des premiers actes de Marie Stuart, et que, pour les derniers, il ne reste plus à tirer au clair qu'un seul point, je n'ai pu me retenir, pour ne pas perdre de temps, de

(1) Sur la troisième pièce de la trilogie. L'article, destiné à la Gazette universelle, ne fut pas imprimé.

passer immédiatement à l'exécution. Avant d'en venir au second acte, il sera nécessaire qu'il ne me reste plus aucune incertitude touchant les derniers. C'est ainsi qu'aujourd'hui, 4 juin, je me suis donc mis à cette œuvre, avec entrain et avec joie, et j'espère que d'ici la fin de ce mois j'aurai derrière moi un bon morceau de l'exposition.

Ce que vous m'avez écrit des Sœurs de Lesbos m'apporte un grand réconfort. Ma belle-sœur m'a, de son côté, rendu compte de cette conférence, et n'a pu chanter assez les louanges de tout ce qu'elle y a appris.

Tous ces jours-ci, aux heures où nous avions coutume de nous réunir, je lis la Dramaturgie de Lessing, lecture qui est bien en effet, que je sache, la manière de passer son temps la plus vivifiante et la plus stimulante pour l'esprit. 11 est évidemment incontestable que, de tous les Allemands de son temps, Lessing est celui qui a vu le plus clair dans toutes les questions relatives à l'art, qui a eu sur ces sujets les vues les plus pénétrantes à la fois et les plus larges, et qui a saisi avec la plus grande fermeté de regard ce qui est le nœud même des problèmes. Lorsqu'on se tient attaché à cette lecture, on se sent vraiment porté à considérer que le beau temps du goût allemand est définitivement relégué dans le passé, car, parmi tous les jugements qu'on voit porter aujourd'hui sur l'art, il en est bien peu qui supportent d'être rapprochés des siens.

Est-il exact que la reine de Prusse ait refusé de voir jouer Wallenstein à Berlin, et tienne à voir d'abord la pièce à Weimar (1)?

Faites-nous donc savoir si Sophie La Roche (2)

(1) On attendait alors à Weimar la visite de Frédéric Guillaume III et de la reine Louise.

(2) Le bas-bleu d'Offenbach. Goethe l'avait connue aul temps de sa période sentimentale, en 1772, à Francfort,! mais avait depuis longtemps rompu tous rapports avec elle.!

5 JUIN 1799 32i

est arrivée à Ossmanste'dt ; ma femme n'est pas moins curieuse de l'apprendre que je ne le suis moi-même.

Ayez aussi l'obligeance de me faire retourner par \ulpius la liste des livres que je me propose d envoyer (1), en même temps qu'un catalogue de la vente, s'il est encore possible de l'avoir.

Adieu ; profitez des beaux jours que nous avons namtenant. — Sch.

)02. Gœthe a Schiller.

Je vous félicite d'avoir commencé à écrire votre louvelle pièce. Sans doute il est très bien de donner

la méditation de son plan tout le soin convenable, iais il y a, à mener de front l'exécution et l'invenion, des avantages très considérables, qui ne sont as à dédaigner.

Kôrner a pris la chose par le côté facile. Ce qu'il ous envoie, ce sont des morceaux choisis, et non as un compte-rendu. Peut-être ferez-vous bien d'y omettre quelque peu la main, et puis l'on expédiera article après la quatrième représentation de Walnstein.

11 est de fait que le roi et la reine n'ont pas vu 'allenstein à Berlin (2), et que, s'ils s'en sont )stenus, c'est vraisemblablement pour faire une >litesse au duc, qui les a consultés sur le choix des èces qu'on leur offrira ici, et a reçu leur assenti- 3nt en ce qui concerne votre drame.

En ce qui me concerne, il m'a fallu finalement,

liller l'avait également connue à Spire et à Mannheim avait eu du goût pour elle. Les deux amis redoutaient a et 1 autre sa venue. Elle n'arriva qu'en juillet à Ossmandt, chez Wieland, qui était son ami d'enfance. V 9"?.llait vendre aux enchères, en juillet, des double» la bibliothèque de Weirnar ; Schiller avait été admis joindre un certain nombre de livres dont il désirait so , aire.

. 2) Voir la lettre précédente.

pour échapper à la mauvaise humeur du clécoura gement, me résigner à renoncer, car il ne m'est vrai ment pas possible de songer à un travail suivi Pourtant, comme il v a beaucoup à faire, le temps se passe, et puis, j'ai aussi pour juillet la perspective de journées meilleures.

Les Sœurs de Lesbos (1) font néanmoins des pro grès assez convenables. Je suis ravi que la premier conférence se soit terminée à la satisfaction desdeu: parties ; c'est tant mieux, non seulement pour 1 cas présent, mais aussi pour les prochaines fois.

Mme La Roche n'est pas encore arrivée, et 1 on di

qu'elle ajourne son voyage. On peut encore espère

que l'orage se dissipera, et que nous n'en serons pa

réduits à recourir au paratonnerre de Lobeda (2

Vous verrez, non sans surprise, ni sans déplaisi

par le dernier numéro du Mercure, avec qu

incroyable aveuglement le vieux Wieland s'est m

à faire chorus avec le triomphe par trop précipi

de la métacritique (3). Les chrétiens prétendaiei

bien que, dans la nuit où le Christ était né, tous 1

oracles avaient tout d'un coup perdu la voi:

c'est maintenant le tour des apôtres et des discipl

du nouvel évangile philosophique à venir no

affirmer qu'à l'heure même où est née la Metaci

tique, le vieux de Kônigsberg, sur son trépied, n

content d'être paralysé soudain, a fait mieux q

cela, est tombé tout de son long, comme Dagon (

(1) Voir ci-dessus les lettres 598 et suivantes. 2) Gœthe et Schiller se proposaient de mettre Sop La Roche, pour en être eux-mêmes moins obsèdes, en r ports avec un autre bas-bleu, Mme Bohl, femme du bod mestre du village de Lobeda proche d'Iéna

e UU Village <-n> "«"^"i i . . 71*». •,■

!) Herder venait de publier a Leipzig sa Metacriti par laquelle il se flattait de ruiner à tout jamais le kantis Wieland en avait fait aussitôt un éloge enthousiaste d le numéro de mai du Nouveau Mercure allemand.

(4) La divinité phénicienne dont il est question d l'Ancien Testament, au premier livre de Samuel

sur son nez. Il ne reste plus rien debout de toutes les statues que l'idolâtrie avait érigées en son honneur, et c'est tout au plus si Ton n'estime pas nécessaire et tout naturel de massacrer du premier jusqu'au dernier les adeptes du kantisme, tout comme on massacrait au temps jadis les abominables tenants de Baal.

Je crains fort qu'il ne soit pas de bon augure pour une cause que l'on se croie obligé d'user en sa faveur de procédés aussi véhéments, et pourtant aussi peu efficaces.

Je vous retourne ci-joint la lettre de Humboldt (1).

Voudriez-vous bien faire bon accueil à la faveur que sollicite M. de Fritsch, et que vous trouverez notée sur le billet ci-inclus (2).

Je vous envoie en même temps le catalogue imprimé (3). Vos livres à vous sont compris entre les deux traits à l'encre rouge.

Je vous serais reconnaissant de faire remettre à Hufeland le paquet que je vous expédie.

J'aurais aimé que vous pussiez, ce soir, assister à la représentation des Aventures de théâtre (4) ; elle sera sûrement excellente, car elle doit faire office de répétition générale en vue de la représentation qui sera offerte au roi (5). J'ai eu plaisir à assister hier et avant-hier aux répétitions préliminaires, et j'y ai observé une fois de plus combien il est indispensable, de quelque art qu'il s'agisse,

(1 ) Il s'agit de la lettre de Humboldt à Schiller datée du 26 avril.

(2) Ce Fritsch sollicitait l'autorisation de prendre copie d un passage de la Mort de Wallenstein.

(3) De la vente aux enchères prochaine ; voir la lettre précédente.

(4) L'Imprésario in angustie, opéra de Cimarosa, avec intercalation de musique de Mozart ; l'arrangement était de Goethe lui-même, aidé de Vulpius

(5) De Prusse.

de se tenir constamment au niveau des valeurs relatives et d'y rester entraîné et accoutumé, si Ton veut être en état de s'assimiler en quelque mesure ce qu'il produit, et à plus forte raison si l'on prétend être à même d'en juger. J'ai eu à maintes reprises déjà l'occasion de remarquer qu'après un temps d'interruption un peu prolongé il me fallait commencer par me réhabituer à la musique et aux arts plastiques pour me retrouver en état de prendre instantanément quelque plaisir à une œuvre quelconque.

Adieu : ménagez-moi, à force de zèle au travail, une belle réception. — Weimar, le 5 juin 1799. — G.

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