Schiller a Gœthe
léha, le 11 juin 1799.
Nous sommes parfaitement bien rentrés l'autre jour (3), mais cette expérience m'a pourtant appris
(1) Voir la lettre précédente.
(2) Voir la lettre précédente. L'acteur Graff tenait le rôle de Wallenstein.
(3) Schiller avait passé à Weimar la journée du 8 juin.
que huit heures de secousses en voiture et d'agitation mondaine, resserrées sur le court espace des trois quarts d'une journée, sont une perturbation trop violente apportée à mes habitudes, car il m'a fallu deux jours pour retrouver toute mon assiette.
Autrement, je jouis depuis quelques jours, grâce au beau temps que nous avons, dans le petit pavillon de mon jardin, d'une disposition d'humeur si heureuse que je souhaiterais de tout cœur de pouvoir la partager avec vous. Je conviens pourtant que le travail n'avance que très lentement, parce qu'il me faut jeter les fondations de l'œuvre dans son entier, et qu'au début il est d'une importance décisive de ne pas compromettre par avance la solidité de ce qui doit venir ensuite, mais j'espère être dans le droit chemin.
Si ce n'était perdre trop de temps, j'aurais certainement été tenté d'aller voir la pièce qu'on donne demain à Weimar (1). Au point où j'en suis de ma besogne, la vue effective d'une nouvelle pièce historique à la scène, quoi qu'elle vaille, pourrait produire sur moi une action utile. L'idée qu'on a eue de tirer un drame de ce sujet n'a rien qui me déplaise. Sans parler de ses autres avantages, il possède celuici, qui est essentiel, que l'action y est concentrée tout entière sur un moment très rempli d'événements, et qu'elle ne peut faire autrement que de courir promptement à son dénouement, entre la crainte et l'espoir. J'ajoute qu'elle n'a qu'à puiser dans l'histoire pour y trouver d'excellents caractères dramatiques. Mais il est probable que la pièce n'est pas particulièrement bonne, puisque vous ne m'en avez rien dit.
(1) La Paix du Prulh, drame de Kratter. Il s'agissait du traité signé le 23 juillet 1711 entre Pierre le Grand et les Turcs. Pierre, fait prisonnier par les Turcs, obtint la paix et la liberté grâce à sa femme Catherine, qui parvint à gagner le vizir.
Mellish (1) s'est invité à dîner pour demain, avec es siens ; ce sera encore une occasion de parler abondamment de vous. Tâchez donc de faire en jorte de venir bientôt passer ici une journée.
En voilà assez pour aujourd'hui. Adieu. Je ne rouve plus rien à vous écrire, car je n'ai rien appris le nouveau de tous ces jours-ci, et j'ai vécu enfoncé iniquement dans mon travail.
Mille amitiés de ma femme. — Sch.