‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 196 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 18 juin 1799.

J'ai eu infiniment de plaisir à revoir votre écriture après une interruption d'une longueur inaccoutumée. On nous avait dit ici que vous étiez rentré à Weimar, pour tenir compagnie au ministre Haugwitz (3), que le duc y avait amené. Je me félicite pour vous que vous ayez pu faire de ces journées un emploi utile. Je vous aurais évidemment souhaité un temps plus clément, car, ici aussi, la température

(1)19 juin.

(2) Le copiste de Gœthe, Geist, qu'on appelait Spiritus.

(3) Le ministre prussien.

a été si rude que nous avons dû nous réfugier autour du poêle allumé.

Cent choses imprévues viennent cet été se conjurer contre mon zèle au travail. J'attends d'ici une huitaine, de Meiningen, ma sœur et mon beaufrère, le bibliothécaire Reinwald (1) ; c'est de bon cœur que je vois ma sœur s'offrir cette distraction, mais je ne vois pas trop que faire de mon beaufrère, que je vais traîner comme un boulet, probablement six jours durant.

Dans ces conditions, il est certain qu'il ne me sera pas possible d'en avoir fini, comme j'y comptais, avec mon premier acte avant votre arrivée. Pourtant, jusqu'à présent, le progrès a été continu, et il ne s'est pas passé une seule journée où je n'aie écrit (2). Dès à présent, à mesure que j'avance dans l'exécution, je commence à me persuader chaque jour davantage de la qualité proprement tragique de mon sujet, et j'entends par là, tout spécialement, qu'on aperçoit la catastrophe dès les premières scènes, et que, plus l'action paraît s'en éloigner, plus au contraire elle s'en approche, d'un mouvement ininterrompu. Il y aura donc là à satiété cette terreur que réclame Aristote, et, pour ce qui est de la pitié, on saura la trouver, elle aussi.

La Marie Stuart que je conçois n'est nullement destinée à provoquer l'attendrissement ; mon dessein est tout autre ; je veux qu'elle ait d'un bout à l'autre tous les caractères d'un agent de la nature, et le pathétique qu'elle soulèvera sera une émotion profonde et de caractère général, bien plus qu'une sympathie personnelle, et qui s'attache à un individu. Elle ne ressent rien elle-même ni n'éveille rien chez autrui qui ressemble à de la sensiblerie ; sa

(1) Il était bibliothécaire et conseiller aulique à Meiningen.

(2) Schiller reprend le Nulla (lies sine linea qui lui était familier ; voir ci-dessus le lettre 564.

destinée est uniquement de subir et de déchaîner des passions violentes. Seule, la nourrice ressent pour elle de la tendresse.

Mais il vaut mieux que j'agisse et que j'exécute, plutôt que de vous annoncer à perte de vue ce que je me propose de faire.

On prétend ici qie Vohs se serait vu offrir par Pétersbourg un engagement qu'il serait fort tenté d'accepter. Il serait vraiment dommage que nous le perdions, bien que son état de santé ne promette guère que l'on puisse compter sur lui pour très longtemps. Il ne serait pas facile de le remplacer au pied levé (1).

Adieu. J'espère que vous m'annoncerez demain que vous êtes de retour à Weimar. Ma femme vous fait mille amitiés.

Je vous prie de transmettre à Meyer mes meilleurs compliments, et de lui dire que je lui écrirai samedi (2) et que je lui retournerai alors les dessins.

Adieu. — Sch.

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