‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 199 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Je suis heureux que vous pensiez tant de bien du Collectionneur. Vous savez vous-même toute la part que vous y avez eue, fond et forme ; seulement, je n'ai eu à ma disposition, pour la rédaction, ni le temps ni le confort nécessaires, si bien que je craignais un peu que le tout ne fît pas figure assez plaisante. Je conviens aussi que, si l'on avait eu plus de loisir, on aurait pu enrober les épices mordantes dans un peu plus de sirop. D'ailleurs, il se peut que l'impression d'ensemble ne trouve que bénéfice à ce qu'il y a de simplement esquissé dans la manière. Nous y avons nous-mêmes trouvé notre profit, nous nous y sommes instruits, nous rious y sommes divertis, nous faisons du tapage, et ce numéro des Propylées va sûrement se lire deux fois plus que les numéros précédents. Mais, à vrai dire, c'est maintenant seulement que nous allons commencer à en tirer véritablement avantage. Les pierres d'assise sont de bonne qualité, et je vous demande encore -d'y réfléchir en y apportant toute votre application. Meyer en a adopté l'idée avec enthousiasme, et nous pouvons en attendre des résultats de la plus haute importance. Je ne veux pas pour le moment insister davantage.

Les artistes modernes appartiennent tous à la catégorie des artistes incomplets, et se rangent donc tous plus ou moins sous les rubriques que nous avons distinguées. C'est ainsi que, hier encore, Meyer, à sa très grande satisfaction, s'est avisé que Jules Romain rentrait dans la classe des esquisseurs. Alors que Meyer ne parvenait pas, au prix d'études longuement prolongées sur cet artiste, à en embrasser d'une manière cohérente les traits caractéristiques, iL croit maintenant que cette simple étiquette

lui donne la clef de toute l'énigme. Supposez à présent qu'on qualifie Michel-Ange de fantasmiste, le Corrège d'onduliste et Raphaël de caractériste (1), ces rubriques prennent immédiatement une valeur prodigieusement profonde, du fait qu'on envisage ces hommes extraordinaires dans les limites étroites qui les circonscrivent, tout en faisant de chacun d'eux le roi, ou tout au moins le représentant émineut de toute une espèce. Les Allemands resteront sans doute à tout jamais des imitateurs, et, dans l'art des époques un peu anciennes, il ne se trouve pas un seul nébuliste, alors qu'on est parfaitement fondé à considérer Œser comme un exemplaire de ce dernier type. Qui nous empêcherait, une fois que nous aurons encore réfléchi consciencieusement à ce sujet, de nous atteler à une suite du Collectionneur (2)? Nous trouverons toujours de l'attrait à ce travail, attendu qu'il implique l'association la plus loyale qui soit du sérieux et du jeu, qui sont, en matière esthétique, le double ressort indispensable.

Mais, quelle que doive être l'étendue et la portée de ce travail, il conviendra de donner beaucoup plus d'ampleur encore à nos recherches sur le dilettan-

(1) Dans la nomenclature que le Collectionneur applique aux divers types d'artistes, le fantasmiste, ainsi nommé parce qu'il ne répugne pas aux rêveries capricieuses et aux incohérences, est une variété de Y Imaginatif, et le nébuliste, qui ne peut se passer de nuages, en est une autre ; Yonduliste, qu'on peut appeler aussi le serpentin, se plaît aux lignes molles et sinueuses ; le caractériste s'attache moins à la grâce et à la beauté des formes qu'à l'idée abstraite qui constitue le squelette logique de ses personnages ; Yimitateur est en quelque sorte le copiste scrupuleux et impersonnel de la nature ; enfin Yesquisseur se borne à indiquer le sujet, sans prendre la peine de l'étudier, et s'adresse dùectement à l'intelligence, qu'il stimule et ravit, sans émouvoir la sensibilité.

(2) L'indifférence du public dégoûta Goethe de donner une suite à sa première esquisse.

tisme (1). Celles-ci sont de la plus haute importance, et il appartiendra aux circonstances et aux contingences de décider de la forme sous laquelle nous les produirons finalement. Ce que je préférerais de beaucoup, ce serait d'user ici encore de la forme Imaginative, autant pour en étendre l'action à un public plus large que pour leur donner plus d'agrément. Car, à voir à quel point artistes, entrepreneurs, vendeurs et acheteurs, et amateurs en toute sorte d'art sont allés se noyer dans le dilettantisme, c'est maintenant seulement que j'en suis épouvanté, à présent que nous avons scruté le problème dans ses profondeurs et que nous avons donné un nom à l'enfant. Il faudra que nous mettions le soin le plus attentif à réviser une fois de plus nos cadres, pour être sûrs de dominer pleinement toute l'étendue de^ notre domaine, après quoi nous attendrons qu une chance heureuse nous suggère une forme convenable pour le présenter. Lorsque nous en viendrons un jour ou l'autre à lâcher nos écluses, il y aura de furieuses querelles, car nous ne manquerons pas d'inonder pour ainsi dire jusqu'aux bords l'aimable vallée où le charlatanisme a installé ses pénates tout à son aise. Or, comme le trait caractéristique essentiel du bousilleur est d'être incorrigible, et qu'en particulier ceux de notre temps sont affectés d'une morgue parfaitement bestiale, ils hurleront qu'on vient ruiner leurs plantations, et, sitôt que le flot se sera écoulé, pareils à des fourmis iprès une averse d'orage, ils remettront toutes choses dans l'état où elles étaient avant. Mais ils auront beau faire, il faut qu'il soit fait justice d'eux. Tâchons que nos réservoirs s'emplissent comme il aut, et ensuite, nous romprons les digues tout d'un îoup. Nous assisterons à un terrible déluge.

(1) Cette étude sur le dilettantisme fut ébauchée, mais ic tut jamais écrite.

Nous avons étudié hier les nouvelles planches de la Société chalcographique (1). C'est chose incroyable à quel point celle-là aussi se met à bousiller, et la présomption de ceux qui en ont la conduite égale leur sottise. Déjà le choix de l'œuvre d'art qu'ils gravent est malheureux, et la manière dont on prétend la rendre est un contre-sens. Il est clair qu'ils ne se doutent ni du premier de ces vices, ni du second, mais, lorsqu'ils ne peuvent faire autrement que se rendre à l'évidence, ils allèguent à leur décharge l'économie dont ils se targuent, parce qu'en effet les mauvais originaux ne coûtent rien.

C'est ainsi encore que j'ai eu dernièrement la visite d'un poète dilettante (2) qui m'aurait jeté au désespoir si je ne m'étais trouvé dans une disposition d'humeur qui m'a permis de le considérer en naturaliste, et de me faire une bonne fois une idée tout à fait authentique et vivante de ce phénomène.

En voilà assez pour aujourd'hui. Nous n'avons, bon gré mal gré, que l'unique ressource de persévérer dans la ligne que nous nous sommes tracée ; mais encore faut-il y être strictement fidèles. J'emploie mes journées du mieux que je puis, et, somme toute, j'arrive pourtant à poser quelques pierres dans mon chantier. Faites comme moi, jusqu'au jour où nous aurons le bonheur de nous revoir. Toutes mes amitiés à votre chère femme, et remerciez-la de l'intérêt qu'elle prend à mon dernier ouvrage. Je retourne au fatal engrenage du reste de ma journée. — Weimar, le 22 juin 1799. — G.

(1) Cette maison d'édition avait son siège à Dessau.

(2) Probablement Gerning, dont il a déjà été question à maintes reprises (par exemple dans la lettre 378), et qui venait de rentrer d'Italie.

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