Schiller a Gœthe
Iéna, le 6 février 1798.
Je suis heureux de voir, par votre propre jugement, que je ne me suis pas complètement mépris sur la valeur de l'idylle et sur celle de son auteur (1). C'est sûrement une femme, et le caractère de cette origine, toute spontanée et sans rien de professionnel, explique et excuse les insuffisances de l'exécution.
Vous m'attribuez, dans l'œuvre de ma bellesœur (2), une part plus considérable que celle à laquelle je puis légitimement prétendre. La conception et l'exécution ont été entièrement libres, et
(1) Louise Brachmann. Voir ci-dessus les lettres 412 et 415.
(2) Voir la lettre précédente.
t. FÉVRIER 1798
sans que j'y aie été pour quoi que ce fût. Je n'ai pas été consulté le moins du monde pour la première partie, et elle était achevée avant que j'en connusse même l'existence. Mon unique mérite a consisté à éliminer les défectuosités les plus choquantes d'un certain maniérisme du style, — mais, ici encore, mon rôle s'est borné à effacer les taches qu'il était possible d'enlever d'un trait de plume, — d'autre part, à ramasser ce qui était particulièrement important et à remédier ainsi à une certaine impression de débilité et d'atonie, enfin, à couper purement et simplement un certain nombre d'épisodes diffus et vides d'intérêt.
Quant à la seconde partie, on ne pouvait plus songer qu'à en finir au plus vite, et, cette fois, je me suis même plus occupé de la forme. Le style de cette seconde partie est donc exactement celui que ma belle-sœur est capable d'écrire d'elle-même, et sans aucune aide étrangère. Ce n'est pas chose banale qu'avec une culture si peu substantielle et si mal dirigée, et par la seule vertu d'une réceptivité presque morbide et d'un naturel plus rêveur que radieux, elle en soit venue aux résultats qu'elle a atteints.
Dans l'énumération que vous faites des tâches que vous vous imposez pour la présente année, je ne vois pas mentionnée votre nouvelle épopée (1) ; je pensais pourtant qu'il vous serait possible de vous y mettre tout de bon à l'automne ; il est vrai que vous ne savez encore pas vous-même par quels chemins la déesse vous mènera.
Le retard de votre venue a évidemment pour effet de grossir mon Wallenstein; comme je me suis décidé à ne pas toucher à la scène qui requiert plus qu'aucune autre l'heureuse impulsion que j'attends de la clémence des conditions extérieures,
(1) Guillaume Tell; voir ci-dessus la lettre 366.
et à la réserver pour la première villégiature que je ferai à ma maison des champs, il se peut fort bien que j'aie achevé le troisième acte d'ici quelques semaines. Le quatrième et le cinquième ne seront pas, à eux deux, plus étendus que le premier, et se feront pour ainsi dire en se jouant.
Adieu. J'ai chez moi ma belle-sœur en visite ; elle vous envoie, ainsi que ma femme, ses meilleurs compliments. — Sch.
Voici l'adresse : « Citoyen Humboldt, rue de Verneuil, faubourg Saint-Germain, vis-à-vis la rue Sainte-Marie, n° 824. »