‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 22 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Ce que vous m'écrivez de la part, plus modeste que je ne pensais, que vous avez eue à Agnès de Lys ne me fait souhaiter que plus vivement que l'auteur reprenne en main, à tête reposée, son ouvrage, et surtout la seconde partie, qu'elle corse le détail de l'intrigue et qu'elle soit plus réservée en matière de réflexions. L'œuvre en vaut la peine, et la vaut d'autant plus qu'il ne lui sera pas facile, telle qu'elle est faite, d'inventer un autre sujet où elle puisse se laisser aller elle-même avec autant de bonheur. Il se trouve, dans le second volume, bon nombre de situations très heureusement imaginées qui, par la faute de la précipitation avec laquelle elles se ruent sous les yeux du lecteur, manquent leur effet. Je n'en connais guère qui soient mieux faites pour serrer le cœur d'angoisse que le mariage fictif avec Jules, mais il serait de toute nécessité que le passage fût traité d'une manière qui en modérât et en suspendît l'allure.

Si vous partagez mon sentiment, vous tâcherez de convaincre l'auteur, d'autant que rien ne presse, et qu'il faut naturellement laisser à la première impression quelque temps pour agir.

Comme toute production m'est autant vaut dire interdite, je tue mon temps en vaquant à toutes sortes d'occupations d'ordre pratique (1), sans d'ailleurs y trouver beaucoup de joie. Il existe une foule d'idées qu'il serait parfaitement possible de réaliser dans toute leur plénitude si les hommes n'étaient si prompts à prendre pour des idées la première suggestion superficielle que leur inspirent les circonstances, d'où résulte à l'ordinaire qu'on voit affluer les pires bousillages et qu'on prodigue infiniment d'efforts, de soins, d'argent et de temps pour ne mettre finalement sur pied rien qui vaille. J'aspire avec une impatience qui, pour être silencieuse, n'en est que plus vive, au jour qui me ramènera vers vous.

Je vous communique la seconde lettre de Schlosser (2). J'aurai plaisir, lorsque nous nous reverrons, à m'entretenir avec vous d'une manière plus circonstanciée de cet homme et de son nouveau manifeste. Ce qui me surprend par-dessus tout, c'est qu'il ne s'aperçoive pas qu'au bout du compte il ne fait, tout comme les autres, que postuler son Dieu, car comment veut-il qu'un besoin qui ne peut recevoir satisfaction que par un moyen déterminé soit autre chose qu'un postulat?

Adieu ; voici qu'il se fait tard, et je ne puis plus que vous envoyer mes amitiés les plus cordiales, pour vous et vos dames. — Weimar, le 1 février 1798. — G.

(1) Il fait vraisemblablement allusion à la décoration du nouveau château, qui l'occupait alors, et aux difficultés de tout ordre auxquelles il se heurta.

(2) Seconde lettre à un jeune homme désireux d'étudier la philosophie critique, provoquée par l'article de M. le professeur Kant sur la paix entre philosophes, Lûbeck, 1798.

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