Schiller a Gœthe
Iéna, le 19 juillet 1799.
La Lucinde de Schlegel (1), que j'ai lue il y a quelques heures, m'a laissé étourdi au point que je n'ai pas encore recouvré mes esprits. Il faut vraiment que vous lisiez cela, ne fût-ce que pour la curiosité du fait. Cela peint son homme, comme il arrive de tout ouvrage romanesque, beaucoup mieux que tout ce qu'il avait donné de sa façon jusqu'alors, si ce n'est qu'il s'y montre quelque peu poussé en charge. On y retrouve une fois de plus son éternelle incapacité de composer, et sa prédilection pour la forme fragmentée, et un mélange extrêmement bizarre du nêbuliste et du caraetériste (2), que vous ne vous seriez certes jamais attendu à rencontrer. Comme il sent à quel point la création poétique lui réussit mal, il s'est fabriqué un idéal qui n'est qu'à lui, fait d'amour et de facétie. Il s'est mis en tête d'associer une capacité amoureuse ardente et illimitée à une effroyable débauche d'esprit, après quoi, une fois son personnage bâti, il se permet tout, et arbore ouvertement la licence en guis ede divinité,
Il n'y a d'ailleurs pas moyen de lire le livre jusqu'au bout, car tout ce bavardage creux vous lève le cœur. Après toutes les rodomontades de Schlegel sur le génie grec, et après tout ce qu'il a consacré de temps à l'étudier, je me serais attendu à retrouver ici si peu que ce soit de la simplicité et de la naïveté antiques, mais cet écrit porte à son comble l'informe et le contre-nature modernes, et Ton
(1) De Frédéric Schlegel. Elle venait de paraître à Berlin.
(2) Allusion à la terminologie du Collectionneur; voir ci-dessus la lettre 610,
croirait lire une salade faite de Woldemar, de Sternbald (1) et d'un roman polisson français.
A ce qu'on me raconte, les beaux messieurs et dames de Weimar auraient fourni hier une matière nouvelle à notre article sur le dilettantisme, s'il est exact qu'on y ait inauguré un théâtre privé. Ce n'est donc pas parmi ceux-là' que l'article nous fera beaucoup d'amis, mais, en revanche, les gens d'iéna se frotteront les mains à assister à pareille exécution.
De Marie Stuart, vous ne trouverez d'achevé qu'un acte et rien de plus ; cet acte m'a pris beaucoup de temps, et me coûtera encore bien une semaine, parce que j'ai dû y mener le bon combat de la forme poétique contre la matière historique, et qu'il m'en a coûté beaucoup de peine pour assurer à la liberté de l'imagination ses droits souverains sur l'histoire, tout en m'efîorçant de prendre possession de tout ce que cette dernière m'offrait d'utilisable. Les actes suivants iront, je l'espère, à meilleure allure, et seront d'ailleurs notablement plus courts.
Vous ne désirez donc pas qu'on appelle à votre aide le paratonnerre de Lobeda (2)? Tant pis,allais-je dire. Le voisinage de cette vieille amie me met mal à l'aise, car je ressens précisément en ce moment avec une particulière intensité tout ce qui est de nature à déprimer et à mettre à la gêne.
Je vous serais reconnaissant de faire restituer à Vulpius le livre ci- joint.
Adieu ; portez-vous bien.
Amitiés de ma femme. Nous avons eu hier chez nous votre Auguste (3). — Sch.
(1) Woldemar de Jacobi (voir ci-dessus la lettre 13) ; Sternbald de Tieck (voir la lettre 501).
(2) Mme Bohl, contre Sophie La Roche. Voir ci-dessus les lettres 602 et 624.
(3) Le fils de Goethe était venu en excursion^ le 18 juillet, à la Triesnitz, près d'iéna.