Schiller a Gœthe
Iéna, le 23 (1) juillet 1799.
J'apprends que vous êtes à Rossla (2), d'où je conclus, à ma grande stupéfaction, que votre venue ne saurait plus guère tarder. Ma propre vie, tout comme la vôtre, prendra une tout autre allure lorsque nous nous retrouverons réunis, car vous savez vous y prendre pour me contraindre à sortir de moi-même et à prendre du champ, alors que, lorsque je suis seul en présence de moi-même, je m'abîme en moi.
Vous avez eu la visite de Tieck (3), venu d Berlin. Je suis curieux d'apprendre l'impression qu'il vous a faite, puisque vous vous êtes assez longuement entretenu avec lui. Pour ma part, il ne m'a pas déplu ; sa manière de s'exprimer, sans té moigner de beaucoup de vigueur, est délicate, intel ligente et significative, et il n'a ni coquetterie ni outrecuidance. J'ai profité de ce qu'il s'est tourné vers Don Quichotte (4) pour lui recommander la littérature espagnole, où il trouvera à puiser une riche matière d'idées, et pour laquelle il paraît tout désigné par sa prédilection particulière pour tout ce qui est de caractère fantastique et romantique Ce serait le moyen de permettre à cet aimable talent de porter ses fruits et de plaire utilement, et de trouver la sphère pour laquelle il est fait.
Mellish m'a envoyé de son château (5) quelques fragments des Piccolomini, traduits en iambes
(1) La lettre est datée du 24, par un lapsus.
(2) Gœthe y était depuis le 21.
(3) Le 21 juillet.
(4) Sa traduction de Don Quichotte parut à Berlin de 1799 à 1801.
(5) De Dornburg ; voir ci-dessus la lettre 613.
anglais et publiés dans la Gazette universelle. Je ne sais trop s'ils sont parfaitement selon le génie de la langue anglaise, mais ce qui est certain, c'est qu'ils rendent bien les idées, et qu'ils calquent heureusement les particularités de la diction. Il a envie de traduire le tout (1), à la condition que nous y trouvions, lui et moi, le profit qu'il est raisonnable d'en attendre, et il a écrit à ce sujet à Sheridan (2).
Je compte en avoir fini complètement avec le premier acte de Marie Stuart pour la fin de cette semaine. Je sais bien que je devrais être plus avancé, mais ce mois-ci ne m'a pas été aussi favorable que le précédent. Je serai satisfait si, lorsque je rentrerai en ville, je puis emporter d'ici mon troisième acte terminé.
L'orage qui paraissait vouloir nous arriver d'Ossmanstedt fait mine de se dissiper ; tout au moins me dit-on que quelques personnes apparentées à Sophie La Roche, qui habitent ici, auraient été conviées à s'y rendre pour la voir.
Auriez-vous la bonté, quand vous rentrerez à Weimar, de remettre à Gâdicke ce que vous aurez de prêt du poème de Mlle d'Imhof (3), et de lui prescrire de prendre pour modèles les Almanachs pour 1797 et 1798, à cette unique différence près qu'il ne compose que neuf hexamètres à la page, et qu'avant chaque chant, il laisse en blanc un feuillet, qui devra porter uniquement le chiffre du chant. Adieu ; ma femme vous envoie ses amitiés les plus cordiales. — Sch.
(1) C'est-à-dire la trilogie tout entière; il n'en publia jamais de traduction intégrale.
(2) Pachard Brinsley Sheridan dirigeait un des théâtre» de Londres.
(3) « Les Sœurs de Lesbos », qui devaient paraître dans YAlmanach des Muses pour 1900. Goethe avait accepté d'y faire les retouches nécessaires. Voir ci-dessus les lettres 598 et suivantes.