Gœthe a Schiller
Je puis à présent espérer vous arriver prochainement : je serai en mesure de partir d'ici samedi ou dimanche (1). J'ai vu Mme La Roche deux fois, d'abord à Tiefurt (2), puis à Ossmanstedt, et je l'ai retrouvée exactement la même qu'il y a vingt ans. C'est une de ces natures qui ont le secret de ramener toutes choses au même niveau : elle rehausse ce qui est vulgaire et abaisse ce qui est exquis, et accommode ensuite le tout à une sauce de sa façon pour tous les appétits quels qu'ils soient. Au reste, il faut bien reconnaître que sa conversation a des parties intéressantes.
Tieck a déjeuné chez moi avec Hardenberg (3) et Schlegel (4) : au premier abord, c'est une nature dont on peut fort bien s'accommoder. Il a parlé peu mais bien, et dans l'ensemble a beaucoup plu ici.
Demain, j'ai un grand festin (5) ; après quoi, je ferai mes préparatifs de départ.
Gâdicke aura les deux premiers chants (6) avant que je ne parte. Je vais les parcourir encore une fois ; mais c'est une rude tâche, et je ne suis pas au bout. L'œuvre ressemble à une statue de bronze, conçue comme il faut et bien modelée, mais dont la fonte serait manquée. Plus on avance dans le travail, plus il y a à faire. Mais il n'y a pas d'autre
(1) 27 et 28 juillet.
(2) Chez la duchesse-mère, dans l'après-midi du 17.
(3) Novalis.
(4) Auguste-Guillaume Schlegel.
(5) En l'honneur de Sophie La Roche, qui en fit le récit en termes amphigouriques dans le livre qu'elle publia l'année suivante sous le titre : Silhouettes d'heures défuntes vécue* à Offenbach, à Weimar et à Schônehfck eu {'an 1799. A ce dîner assistaient Caroline de Wolzogcn, Amélie d'imhof, Wieland, Gœthe et son fils.
(6) Des Sœurs de Lesbos; voir la lettre précédente.
ÎT^Jl ILLET 1199 161
remède, et il faut tâcher d'en venir à bout. Adieu ; j'espère bien maintenant ne plus vous écrire, et j'ai une joie profonde à la pensée de vous revoir, vous et votre chère femme. — Weimar, le 24 juillet 1799. — G.