‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 217 sur 230 · Goethe a Schiller · texte numérisé non relu

Goethe a Schiller

Je n'ai pas reçu aujourd'hui de lettre de vous, sans doute parce que vous vous attendiez à me voir arriver ; mais j'en suis réduit à reprendre une fois de plus ma perpétuelle antienne, et à vous informer que je ne parviens pas encore à me dégager d'ici. Les affaires sont comme les polypes : lorsqu'on les a consciencieusement hachées en cent fragments, chacune reprend vie. Je me suis résigné, et je tâche d'employer comme je le puis le reste de mon temps. Mais chacune de mes réflexions me fortifie dans ma résolution : ne plus orienter ma pensée que vers des œuvres originales, de quelque nature qu'elles soient, et vers leur production, et dire adieu à toute manifestation théorique. Mes expériences les plus récentes m'ont convaincu une fois de plus que les gens ne tiennent nullement à acquérir une compréhension théorique qui soit de bonne qualité, et que l'unique chose qu'ils désirent, ce sont des phrases qui leur permettent de faire valoir leur propre pacotille. Quelques étrangers : venus pour utiliser nos collections, la présence de ; notre vieille amie (1), et plus encore que le reste le I théâtre d'amateurs qui vient de se constituer, tout pela réuni m'en a fourni des preuves redoutables, ht je m'en vais donc hausser encore de quelques i :>ieds le mur que, depuis longtemps déjà, j'avais : îdifié autour de mon être à moi.

Au-dedans de moi. en revanche, les choses ne vont >as trop mal. J'ai avancé quelque peu dans toutes

(1) Sophie La Roche.

les ramifications de mes études et de mes desseins, ce qui atteste du moins que ma vitalité intérieure se maintieut, et vous me retrouverez en bon état d'humeur et tout prêt à l'action.

J'ai songé à aller passer une journée avec vous, mais cela ne servirait guère à grand'chose, car il nous faudra bien un peu de temps pour nous ouvrir pleinement l'un à l'autre et pour venir à bout de quelque chose.

Vous êtes menacé aujourd'hui, à ce qu'on me dit, d'une visite de la descendance de Sophie La Roche (1). Je suis curieux d'apprendre comment les choses se seront passées. Pour ma part, j'ai su, tous ces jours-ci, me maîtriser assez bien et me contenir ; mais ce qui vous amusera, c'est le désespoir sans bornes où ces gens ont plongé notre ami Meyer, dont l'âme candide a subi dans toute sa nouveauté et toute son intensité le choc que lui ont infligé ces personnages bizarres et qu'il est bien permis de qualifier d'anormaux.

Pour ne pas vous arriver cette fois les mains trop vides, je joins à ma lettre quelques productions littéraires curieuses, dont l'une vous amusera sans doute plus que l'autre (2).

Adieu ; pensez à moi, et donnez-moi des nouvelles de votre santé et de ce que vous faites. — Weimar, le 27 juillet 1799. — G.

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