‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 218 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 30 juillet 1199.

Je vous ai attendu samedi (3) avec une pleine confiance, et j'ai décommandé notre club philo-

(1) Deux petites-filles de Sophie La Roche, Sophie et Cunégonde Brentano, qui l'accompagnaient dans son voyage. Elles étaient sœurs du littérateur Clemens Brentano.

(2) Une lettre récente de Jacobi à Fichte, et la Guerre des dieux de Parny, qui venaient de paraître l'une et l'autre.

(3) 27 juillet.

30 Jl ILLET 1799 363

sophique (1) pour passer plus tranquillement avec vous la première soirée. Je n'en ai eu que plus de chagrin, lorsque votre lettre m'a appris que mon espérance s'en allait à vau-l'eau, et courait se perdre une fois de plus dans un avenir indéfini.

Je n'ai donc plus d'autre ressource que de me jeter à corps perdu, aussi longtemps que cela voudra marcher, dans la création, puisque l'échange m'est interdit. Je suis d'ailleurs, dès à présent, très sérieusement engagé dans le second acte de ma royale hypocrite. Le premier acte est copié et vous attend à votre arrivée.

Vous avez bien raison de penser qu'il vaut beaucoup mieux s'abstenir de parler théorie aux gens, et produire. La théorie suppose la pratique, et est, par conséquent, dans la chaîne, un chaînon qui vient après. Et, d'autre part, il semble qu'il faille, pour être accessible à la théorie, un effort d'imagination plus personnel qu'il n'en faut pour sentir la présence réelle d'une œuvre d'art, car, en ce dernier cas, le poète ou l'artiste vient à l'aide de la fantaisie un peu paresseuse ou un peu débile de l'auditeur ou du spectateur, et lui fournit un aliment concret et palpable.

J'ajoute qu'il est incontestable que chez la plupart des hommes la sensibilité a plus de rectitude que le raisonnement. L'erreur ne commence à apparaître qu'avec la réflexion. Je pourrais citer sans peine bon nombre de nos amis à qui je ne serais pas honteux que tel de mes ouvrages pût plaire, alors que je ne voudrais pour rien au monde leur demander de m'expliquer les raisons de leur plaisir.

S'il en était autrement, se trouverait-il jamais quelqu'un pour produire au jour une œuvre dont il

(1) La partie de cartes habituelle avec Schelling et Niethammer.

fût satisfait? Et pourtant, l'artiste et le poète ne sauraient vaincre cet instinct irrésistible.

Les deux dames (1) sont en effet venues me voir ces jours derniers, et ont été reçues. La petite a une très jolie tournure, que le défaut qu'elle a à l'œil ne parvient pas à gâter tout à fait. Elle m'a soulagé en me déclarant que la terreur que lui inspire l'escargot (2) détournerait sans doute la vieille grand' mère de venir jusqu'ici. Elle m'a fait cent récits de l'élégant dîner qui a eu lieu chez vous. Je suis très impatient de voir dans quels termes Meyer me racontera l'impression que lui ont faite ces personnages.

Ma femme vous envoie ses plus cordiales amitiés. Elle est, elle aussi, en état de crise, à sa manière, et elle en aura fini quelques mois avant moi (3). Adieu, et qu'un bon génie ne tarde pas à nous réunir.

J'allais oublier de vous parler des livres que vous m'avez envoyés l'autre jour. Je n'ai pas encore examiné de près l'ouvrage de Jacobi, mais le poème est très amusant, et contient des idées imprévues et charmantes (4). — Sch.

Page 1