‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 219 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Je suis ravi qu'à l'instant même où je chante les louanges de la production et où je recommande que l'on s'y consacre exclusivement, il me soit permis de vous adresser à cet égard doubles félicitations. Je souhaite de tout cœur que, d'une part et de l'autre, tout se passe pour le mieux.

J'étais sûr d'avance que Parny vous ferait plaisir.

(1) Les deux jeunes Brentauo ; « la petite »>, c'était Sophie.

(2) On appelait ainsi la dernière partie de la route de Weimar à Iénar descente raide, en lacets aigus, du plateau dans la vallée de la Saale.

(3) Charlotte Schiller était grosse d'une petite fille qui devait naître le 11 octobre.

(4) « Charmantes » en français dans le texte.

31 JCILLET 1199 S65

Il a su faire rendre au sujet une foule de motifs très jolis et spirituels, et il en a tiré parti d'une manière vivante et gracieuse. Son unique défaut me paraît consister en ce que les motifs ne sont ni disposés ni gradués avec assez de bonheur, ce qui fait que l'ensemble manque d'unité. Et puis, à mon goût, l'intention pratique, qui est de précipiter dans la boue et de piétiner la religion chrétienne catholique, se traduit plus manifestement qu'il n'est convenable pour un poète. J'ai eu l'impression que cette brochure avait été expressément commandée par les théophilanthropes.

11 est certain d'ailleurs que cette sorte de sujets et les sujets analogues conviennent mieux à des épopées comiques qu'à de graves poèmes épiques. Le Paradis perdu, qui m'est tombé par hasard sous la main ces jours-ci, m'a suggéré des réflexions assez imprévues. Dans ce poème, comme flans toutes les œuvres d'art modernes, ce qui attiie proprement l'intérêt, ce n'est pas autre chose que l'individu qui s'y révèle. Le sujet est détestable : vu du dehors, il fait illusion, mais, au dedans, il est piqué des vers et creux. A côté d'un petit nombre de thèmes, qui ont du naturel et de la force, il y en a un très grand nombre qui sont impuissants et faux, et qui font mal. Mais, en revanche, c'est un homme fort intéressant que le poète qui parle^ et il n'est pas possible de lui dénier du caractère, du cœur, de la raison, des connaissances, des dons poétiques et oratoires, et bon nombre d'autres qualités. 11 n'y a pas jusqu'à ce trait unique, qu'en sa qualité de révolutionnaire qui a mal tourné, il est mieux à son aise dans le rôle du diable que dans celui de l'ange, qui n'ait eu d'heureuses conséquences pour le dessin et la composition du poème, tout comme le fait qu'il était aveugle a influé sur la tenue et le coloris de l'œuvre. Aussi restera-t-elle à jamais quelque chose d'unique, et, je le répète, autant on en peut contester la

valeur artistique, autant il faut en constater les qualités éminentes, pour tout ce dont le mérite revient à la nature.

Entre autres réflexions suggérées par cet ouvrage, je n'ai pu faire autrement que de réfléchir sur le libre arbitre, au sujet duquel je n'ai guère coutume de me rompre la tête : le rôle qu'il joue dans le poème comme, d'ailleurs, en général, dans la religion chrétienne, est un rôle ingrat. Car, du moment que l'on admet que l'homme est bon de nature, la liberté d'arbitre n'est plus autre chose que le pouvoir assez sot de se détourner délibérément du bien, et, par conséquent, de se rendre coupable ; au lieu que, pour qui considère l'homme comme naturellement mauvais, ou, pour parler plus précisément, comme soumis radicalement, en sa qualité d'animal, à l'attrait de ses penchants instinctifs, le libre arbitre apparaît au contraire comme une personne de qualité qui a la prétention d'agir, de par la nature, contre la nature. On aperçoit aussitôt pourquoi Kant devait fatalement être conduit à admettre une malice radicale, et pourquoi les philosophes qui trouvent l'homme si charmant (1) de nature sont nécessairement si mal à l'aise quand ils en viennent à traiter de la liberté, et se défendent comme de beaux diables, lorsqu'on leur refuse de faire si grand cas du bien accompli par pure inclination. Mais il vaut mieux réserver tout cela pour un entretien de vive voix, tout comme les déclarations que vient de publier Reinhold relativement à l'athéisme de Fichte.

J'ai commencé à lire là-dessus sa lettre à Lavater (2). Les déductions de Reinhold me paraissent, dans l'ensemble, avoir un très grand intérêt psychologique, et, si je ne m'abuse, reviennent en

(1) En français dans le texte.

(2) Reinhold venait de publier à Hambourg sa Lettre à Lavater et à Fichte sur la foi en Dieu,

somme à répéter la vieille maxime : que chacun ge fait à son propre usage un Dieu de sa façon, et que nul n'a ni le pouvoir, ni le droit d'ôter à qui que ce soit celui qu'il s'est fait.

Afin de fuir le vacarme qui m'envahissait de toutes parts, je me suis décidé à me transporter dans ma villa, pour y attendre l'arrivée du duc (1) et du conseiller privé Yoigt, qui, je l'espère, me relèvera de mes obligations présentes.

Nous allons voir avec le temps si la solitude du vallon de l'Ilm (2) me sera un adjuvant efficace pour l'unique chose qui importe.

Adieu ; faites mes amitiés à votre chère femme. Notre prochaine réunion nous procurera d'autant plus de joie qu'elle aura été plus obstinément entravée, car ce retard nous a permis à l'un et à l'autre de nous enrichir de maintes expériences nouvelles dont la confidence mutuelle ne saurait manquer d'être intéressante. — Weimar, le 31 juillet 1799. — G.

Page 1