Schiller a Goethe
Iéna, le 2 août 1799.
Je vous félicite d'avoir émigré dans votre villa, et j'en augure les plus heureux effets pour votre 1 activité créatrice. Après la longue interruption que t-vous avez subie, il suffira de la solitude et du recueilf lement dans le silence pour amener votre délivrance [.intellectuelle.
Tandis que vous repreniez en main le poème de Milton, je me trouvais avoir l'occasion d'explorer . l'époque qui l'a vu naître, et qui en a fait, à proprement parler, ce qu'il est. Si affreuse qu'ait été cette période, il faut pourtant bien qu'elle ait donné
(1) Il ne rentra que le 24 août.
(2) La villa rustique de Goethe est située dans le parc qu'arroge la petite rivière de l'Ilm.
l'éveil au génie de la poésie, car l'historien n'a eu garde d'omettre de citer parmi les personnages de premier plan bon nombre de noms qui marquent dans la poésie anglaise. En quoi cette époque révolu tionnaire s'est montrée plus féconde que celle de France, que d'ailleurs elle rappelle fréquemment. Les puritains tiennent, à peu de chose près, le rôle des jacobins, les moyens mis eu œuvre sont souvent les mômes, et l'issue du conflit est identique. Des âges pareils ont tout ce qu'il faut pour corrompre la poésie et l'art, car ils surexcitent et enflamment l'esprit sans lui fournir d'objet. Il en est donc réduit à aller chercher sa matière dans son l'or inté rieur, et l'on voit alors éclore les monstres de la figuration allégorique, alambiquée et mystique.
Je ne me souviens plus comment Milton s'y prend pour se tirer d'affaire en ce qui concerne la liberté d'arbitre, mais la manière dont Kant l'entend sent trop son moine pour mon goût, et je n'ai jamais pu me réconcilier pleinement avec elle. Sa thèse fondamentale et péremptoire, c'est que l'homme posséderait un instinct positif qui le porte vers le bien, tout comme vers le bien-être sensible ; il lui faudrait donc également, pour préférer le mal, un motif positif intérieur qui l'y porte, attendu qu'un facteur positif ne saurait être annulé par un motif purement négatif. Or, le penchant au bien et le penchant au bien-être sensible sont choses infiniment hétérogènes, et c'est les traiter en valeurs et en quantités de même nature et équivalentes que de situer d'emblée la libre personnalité en face de ces deux penchants, et entre eux.
Félicitons-nous de n'avoir pas à fournir à l'humanité, sur ces problèmes, une solution qui la satisfasse, et de pouvoir nous en tenir tranquillement au terrain du phénomène. Non pas que je veuille dire que ces régions mystérieuses de la nature humaine n'aient aucun intérêt pour le poète, ni sur-
tout pour le poète tragique, et à plus forte raison pour l'orateur, et elles sont au contraire de grande conséquence pour la peinture des passions.
Voudriez-vous bien me dire dans votre prochaine lettre pour quelle date environ on attend le retoui du duc de YVeirnar, et quand doit par suite se placer votre arrivée à Iéna. La raison pour laquelle je serais désireux de connaître cette date, c'est que je pourrais régler là -dessus l'époque d'un petit voyage (1) de quelques jours que nous ferons peutêtre, ma femme et moi ; car je ne voudrais pas, de gaieté de cœur, qu'il me fit perdre ne fût-ce qu'une journée de votre présence ici.
Ma femme vous est cordialement reconnaissante pour votre sympathie et vos vœux.
Adieu ; ne tardez pas à me donner l'heureuse nouvelle que l'heure du poète a sonné pour vous. — Sch.