‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 23 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 9 février 1798.

M. Schlos8er aurait mieux fait d'empocher en silence les vérités que Kant lui a fait entendre et les impertinences que Frédéric Schlegel lui a décochées. En s'imaginant se défendre, il n'a fait que tout aggraver, et il s'est mis dans son tort de la manière la plus impardonnable. Le factum m'a donné la nausée, je vous le dis franchement ; il témoigne d'une incapacité radicale de comprendre ce que c'est qu'une conviction désintéressée, d'une irrémédiable dureté de cœur, d'une cécité totale, pour ne pas dire d'un aveuglement prémédité. Vous qui connaissez l'homme mieux que je ne fais (1), peut-être attribuez-vous plus justement et plus naturellement à une obtusité involontaire ce que moi, qui suis de ma nature porté à faire les hommes plus intelligents qu'ils ne sont, je ne puis parvenir à m'expliquer autrement que par une défaillance morale du caractère. C'est pourquoi sa lettre a provoqué chez moi une indignation plus véhémente que peut-être il n'eût fallu. Sous les dehors d'une phraséologie philosophique arrogante, je ne trouve, au fond, que le plus plat verbiage, un appel constant à ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus bas parmi les instincts égoïstes de la nature humaine, et pas la moindre trace d'un souci sincère de la vérité pour elle-même.

Il n'y a vraiment pas un mot à perdre sur le détail de cet écrit, car il n'y a pas trace du moindre effort pour traiter la question véritable, l'unique affaire importante, qui eût été de renverser les raisons du

(1) Schlosser avait épousé en premières noces la sœur de Gœthe ; il avait divorcé depuis longtemps.

critici8me, et d'apporter des raisons à l'appui de son nouveau dogmatisme. Je vous jure qu'il est impossible de découvrir là la moindre idée philosophique qui valût de prêter matière à une controverse philosophique. Que voulez-vous en effet que l'on dise, lorsque, après tous les trésors de dévouement que les philosophes de l'âge récent ont dépensés, et non en pure perte, à serrer de près l'objet propre du litige en l'emprisonnant dans les formules les plus exactes et les plus topiques, on voit un homme vous arriver sus avec tout un attirail d'allégories, et venir noyer à nouveau dans une sorte de clair-obscur ce qu'on avait, au prix de tant d'efforts, péniblement élaboré pour l'adapter aux exigences de la pure raison : et c'est précisément ce que nous apporte M. Schlosser, lorsqu'il s'avise de vouloir caractériser les quatre sectes philosophiques. Il est vraiment impardonnable, pour un écrivain qui se pique tant d'être pris au sérieux, de se comporter avec un pareil mépris de la philosophie et de la décence en un champ aussi soigneusement débroussaillé que la philosophie l'a été par Kant. Pour prendre un exemple, nous savons, comme tout le monde, vous et moi, en simples bonnes gens que nous sommes, que l'homme, dans l'exercice de ses plus hautes fonctions intellectuelles, opère toujours à la manière d'un tout lié, et que, d'une manière générale, la nature, à tous les degrés, procède par synthèses, mais il ne nous viendra jamais à l'idée, sous ce prétexte, de contester à la philosophie le droit de pratiquer la méthode de discrimination et d'analyse qui est l'organe de toute investigation, pas plus que nous ne songerons à faire la guerre au chimiste, parce qu'il détruit artificiellement les synthèses qu'a réalisées la nature. Au lieu que ces MM. Schlosser et consorts prétendent, jusqu'en pleine métaphysique, ne pas cesser de humer et de tâter leur propre individu, prétendent n'abdiquer à aucun

moment le mode synthétique de la connaissance, sans se douter qu'en fin de compte cette apparente richesse ne fait que masquer le vide et la platitude (1) la plus misérable, et, en affectant ainsi de sauvegarder jusqu'au bout l'intégrale totalité de l'homme, de spiritualiser le corps et d'humaniser l'esprit, ces personnages ne font, je le crains, que s'évertuer lamentablement à conserver à leur pauvre moi l'heureuse et confortable intégrité de son obscure et ténébreuse existence.

Nous aurons encore, lorsque vous viendrez, bien des choses à dire sur ce sujet, mais ce n'est pas dans ce factum que nous trouverons grande aide. Au reste, Schlosser n'aura pas complètement manqué son but : il renforcera le parti qui lui tient tant à cœur, le parti anti-philosophique, car il se soucie bien des philosophes !

Adieu. Le temps ignoble qu'il fait ne favorise guère mon zèle au travail, car il a ramené avec lui ses fâcheux effets, le catarrhe et le rhume de cerveau.

Ma femme vous fait ses meilleurs compliments.

SCH

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