Gœjhe a Schiller
Je poursuis très activement mon travail dans la solitude du parc, et la mise au net avance d'un pas égal, .le ne puis encore dire moi-même ce qu'il en sera de ce recueil : une chose en appelle une autre. Mon séjour actuel me rappelle à la mémoire des temps plus simples et plus troublés, et, quant aux poèmes, ils évoquent des situations très multiples et des états d'âme très variés. Je me borne à faire tout doucement l'indispensable, et à franchir une étape après l'autre.
Ce sont les Epigrammes qui, du point de vue métrique, sont le plus misérablement bâties ; ce sont elles aussi, par bonheur, qu'il est le plus aisé de corriger, et le plus souvent le sens n'y gagne pas moins que la forme. Dans les Elégies romaines, j'ai remédié à plus d'une faute contre la prosodie, et j'espère avoir eu la main heureuse. La difficulté est déjà plus grande lorsqu'il s'agit de pièces de passion, comme, par exemple, Alexis et Dora; il faut essayer pourtant de pousser l'amélioration aussi loin que possible, et, lorsque ce sera fini, ce sera à vous, mon ami, de décider. Du moment qu'on se corrige, ne fût-ce que partiellement, on fait la preuve à tout le moins qu'on est perfectible, et l'on montre du même coup qu'on a des égards pour les progrès acquis en prosodie, dont on ne peut pas refuser le mérite à Voss et à son école.
De toutes façons, je souhaite qu'à divers points de vue ce recueil, si j'y réussis, marque un progrès.
Meyer se propose d'y insérer une demi-douzaine de dessins, dont quelques-uns seulement auront directement trait au texte, ou, si je puis dire, ei seront l'illustration documentaire, comme, pai exemple, pour la catastrophe de la Fiancée
9 AOL'T 1799 373
Corinthe. D'autres s'y rattacheront par un symbo lisme plus distant.
Tandis que je travaille ainsi à faire du neuf avec du vieux, je nourris avec une joie extrême l'espoir de trouver auprès de vous de la nouveauté au sens propre du mot, et une nouveauté dont je n'ai autant dire pas la moindre idée. Travaillez courageusement, si les circonstances vous le permettent, et faites heureusement votre voyage de Rudolstadt. Réservez de temps à autre chez vous un bon accueil à Auguste ; comme il m'était impossible de m'enfuir à Iéna, il a bien fallu que ce fussent les miens qui s'en allassent, car il n'y a pas à sortir de là : à moins de disposer d'une solitude totale, je suis hors d'état de produire la moindre chose. C'est aussi pourquoi le silence du parc m'est si particulièrement précieux.
Encore une fois, adieu, et faites mes amitiés à votre chère femme. — Weimar, le 7 août 1799. — G.