Schiller a Goethe
Iéna, le 9 août 1799.
Tous mes vœux les meilleurs vous accompagnent dans votre revision métrique des poèmes. Au reste, le courage de retoucher est une vertu qui a incontestablement sa place au dernier article de notre plan général, au chapitre de l'achèvement parfait, et ici il sied que l'artiste se mette jusqu'à un certain point de vue à l'école du pointilliste (1). Le scrupule poussé jusqu'à la perfection en matière de versification a cette notable propriété qu'il contribue à imprimer à une peinture imaginative la marque extérieure de la nécessité logique interne, alors
(1) Le pointilliste, ou détnilliste, était un des sous-types dans la classification du Collectionneur, dont il a été question plus haut; voir ci-dessus la lettre 610.
qu'inversement la licence prosodique laisse, jusqu'à' un certain point, une impression d'arbitraire et de caprice. De ce point de vue, une métrique correcte prend une importance considérable et intéresse les lois les plus intimes de toute création artistique.
A l'époque où nous vivons, quiconque porte quelque intérêt à la pureté du goût se félicitera que des poèmes qui ont une valeur d'art indiscutable consentent à se plier à cette règle. C'est le plus sûr moyen de combattre la médiocrité, car c'est fermer la bouche tout à la fois à ceux qui n'ont d'autre talent que celai d'écrire des vers corrects, et qui travaillent uniquement pour l'oreille, et aux autres, à ceux qui se croient trop d'originalité pour accorder le soin convenable à la métrique.
Seulement, comme le code prosodique est encore loin d'être arrêté dans des conditions définitives de certitude, il subsistera nécessairement toujours, avec la meilleure volonté du monde, des points litigieux dans le détail de l'exécution, et, puisque vous avez si mûrement réfléchi à la question, vous ne feriez peut-être pas mal, soit en une préface, soit à l'endroit qui vous paraîtra opportun, d'énoncer les principes qui vous auront guidé, pour qu'on n'aille pas prendre pour une simple licence, ou pour la violation arbitraire de la règle, ce que vous aurez fait intentionnellement.
Je trouve excellente l'idée d'enrichir le volume de quelques planches gravées. On peut y mettre le prix, et, par conséquent, avoir une bonne exécution ; mais je serais d'avis que vous fissiez au goût général de l'époque le sacrifice de fixer votre choix uniquement sur des scènes concrètes à caractère individualisé. La catastrophe de la Fiancée s'y prêterait parfaitement, ainsi qu'Alexis et Dora, et on tirerait aisément des Elégies romaines et des Epigrammes vénitiennes des sujets pour lesquels
notre ami Meyer serait désigné le mieux du monde. Il me tarde beaucoup de savoir où vous en serez de ce travail de mise au point, lorsque vous nous arriverez. Il y aura plaisir et profit à nous occuper ensemble de quelques-unes des questions litigieuses que soulève la métrique.
D ne me tarde pas moins de vous soumettre alors les actes (1) que j'aurai terminés d'ici-là, desquels je ne sais pas encore trop moi-même que penser. Mais j'éprouve plus vivement de jour en jour le besoin de visions dramatiques réelles, et il faudra bien, tout compte fait, que je finisse par me résoudre à passer à Weimar les mois d'hiver. La première chose à faire va être de m'assurer les ressources économiques qui me permettront de réaliser mon désir.
Adieu ; portez-vous bien dans votre solitude. Je ne puis pas encore vous dire exactement aujourd'hui si j'entreprendrai mon voyage, ni à quelle date. Ma femme vous envoie ses meilleures amitiés. — Scu.