Gœthe a Schiller
Après avoir passé, à peu de chose près, la semaine tout entière dans la solitude de mon jardin, je suis retourné passer une journée en ville, et je suis allé tout droit au château, où la vie est grouillante. Il y a là cent soixante ouvriers au travail, et je voudrais que vous pussiez voir une fois ou l'autre tous ces corps de métiers variés travailler ensemble sur un espace si restreint. Lorsqu'on y regarde en y apportant un peu de réflexion, il est d'un réel intérêt de voir en action les habiletés professionnelles les plus diverses, des plus grossières aux plus
(1) Acta (en latin) dan? le texte. Schiller joue sur le mot, qui est usuel pour désigner toutes sortes de papiers, de documentSj de dossiers.
délicates. Chacun tient son rôle, par principes et par routine. Si seulement le programme qu'ils ont à exécuter était toujours le meilleur ! car le malheur veut que de tout ce labeur puisse sortir indifféremment aussi bien un ouvrage d'un goût excellent qu'une lubie barbare.
Pour ce qui est des poésies, le travail de retouche avance à petites journées, mais régulièrement, et l'on recopie.
J'ai fait, au moyen du télescope à miroir de Stein, une visite dans la lune. La netteté avec laquelle on discerne les détails est incroyable ; il faut observer l'astre en croissance, puis en décroissance, et l'on se rend ainsi parfaitement compte du relief. Autrement, j'ai encore fait maintes lectures et touché à toutes sortes de choses. Car il faut avoir goûté de ce genre de solitude totale, où l'on n'est distrait absolument par rien, et où l'on est réduit à soi seul, pour sentir tout de bon et commencer à comprendre la longueur réelle d'une journée.
Il est évident que vous gagneriez in uniment à pouvoir vivre quelque temps à proximité d'un théâtre. Dans l'isolement, on situe toujours ses buts à trop grande distance de soi. Nous y mettrons volontiers du nôtre pour faciliter l'entreprise. La plus grande difficulté est celle du logement. Comme Thouret ne doit guère arriver que vers la fin de septembre, on le retiendra sans doute pour tout l'hiver. La maison du comte Werther, celle sur qui courent des histoires de revenants, qui est commodément située pour qui voudrait fréquenter assidûment le spectacle, est à louer, autant que je sache. Il vaudrait bien la peine de rompre le charme et de la désensorceler. Il faudra que nous y songions. Adieu, portez-vous bien en attendant, et faites mes compliments à votre chère femme. — Weirnar, le 10 août 1799. — G.
Iéna, le 12 août 1799.
La description que vous me faites de l'intensité du travail de bâtisse est bien faite pour me tenter, et aurait bien risqué de me décider à aller passer là-bas une journée, et à rompre une bonne fois la monotonie de la vie que j'ai menée ici jusqu'à présent, en allant tâter de quelque chose qui y ressemble aussi peu que possible. Mais, bien que j'eusse peut-être grand besoin d'y apporter uue diversion, je suis, en ce moment, trop solidement incrusté dans ma besogne, et j'ai double raison de m'y acharner et d'aller vigoureusement de l'avant, parce que je ne puis prévoir de quelle durée sera la perte de temps et la perte des dispositions d'esprit favorables qu'entraînera, à l'automne, l'événement (1) qu'attend ma maison. La fugue jusqu'à Rudolstadt que j'avais en tête de faire pour nous procurer, à ma femme et à moi, une distraction, est remise de quelques semaines, parce que c'est précisément là-bas l'époque du tir au pigeon, et que ma belle-mère a été absente jusqu'à présent, avec la cour. Si donc vous pouviez et vouliez venir maintenant, vous nous trouveriez prêts à vous recevoir. Nous avons joui ici de la série des belles journées, et nous les avons bien employées.
C'est pour moi chose définitivement arrêtée que de passer désormais à Weimar les mois d'hiver ; le contact réel du théâtre m'épargnera une masse de faux frais (2), auxquels, dans les conditions présentes, il est fatal que je sois exposé, parce que je n'ai pas
(1) « Événement » en français dans le texte : il s'agit des couches de sa femme, prévues pour l'automne.
(2) « Faux frais » en français dans le texte. Il veut dire : de fausses démarches, de tâtonnements faits en pure perte.
dans les yeux la vision concrète de la matière vivante ; sans compter que j'y trouverai une source plus abondante de données dramatiques. Cet hiverci, j'arriverai sans doute un peu tard, peut-être seulement vers la fin de janvier, en raison de ma femme et de l'enfant. Pour le logement, j'espère m'arranger provisoirement avec Charlotte (1), mais je vais néanmoins m'in former au sujet de la maison Werther, car elle est, en effet, assez bien située en ce qui regarde la comédie. C'est la place du Marché qui aurait mes préférences ; j'y serais également proche de vous et de mon beau-frère.
Le duc m'a donné à entendre ce printemps dernier qu'il souhaiterait de me voir venir fréquemment à Weimar, et y faire des séjours prolongés. Comme je n'ai, en ce qui me concerne, aucune peine à lui faire comprendre le grand avantage que j'y trouverais moi-même, je m'en vais m'adresser à lui, en toute simplicité, et lui demander d'améliorer quelque peu ma situation matérielle en raison des frais élevés qui en résulteront pour moi. Il y a d'ailleurs cinq ans qu'il m'a promis un relèvement de traitement, et il s'est toujours montré très bienveillant pour moi. Si, d'autre part, une fois présent à Weimar, je pouvais être de quelque utilité au théâtre, ce à quoi je m'offre de tout cœur, les choses s'arrangeraient plus facilement encore.
J'aimerais bien recevoir de vous ne fût-ce qu'un mot, qui m'informât du point où en est l'impression de VAlmanach, car la distance qui nous sépare de la Saint-Michel décroît à vue d'oeil. Et puis, Meyer ne me refusera sans doute pas de faire compter les hexamètres du poème entier (2), pour que je sache au juste combien il remplira de feuilles. Il faudra
(1) Charlotte de Kalb, sa vieille amie. C'est en effet dans sa maison qu'il s'installa.
(2) Des Sœurs de Lesbos d'Amélie d'Imhof ; voir ci-dessus les lettres 415, 598, 599, 602, etc.
sans doute pourtant que je donne, moi aussi, quelque chose à l' Almanach, pour tenir la promesse que j'ai faite à Cotta, quand je devrais y aller de ma Cloche. Adieu. Ma femme vous envoie mille amitiés, et ne se réjouit pas moins que moi à la pensée de vous voir nous revenir. — Sch.