Goethe a Schiller
Au lendemain d'une redoute qui a dissocié mes capacités intellectuelles plus gravement que ne saurait le faire l'analyse philosophique la plus subtile, votre bonne lettre m'a été une joie et un réconfort. Pour moi, l'écrit de Schlosser m'est simplement apparu comme une nouvelle manifestation d'un caractère avec lequel je suis en guerre ouverte depuis trente ans, et, comme j'ai en ce moment même, dans la spécialité scientifique qui m'occupe, maintes occasions de méditer sur l'étroitesse d'esprit, l'entêtement, la duperie involontaire et la
(1) « Platitude » en français dans le texte.
malhonnêteté, cet opuscule a été pour moi une pièce justificative de premier ordre. C'est exactement le cas des newtoniens à l'égard de la théorie des couleurs ; bien mieux, le père Castel (1) va jusqu'à taxer Newton lui-même de déloyauté, ou peu s'en faut, et il faut bien reconnaître que l'optique systématique qu'il a laissée après lui (2), toute compilée et extraite par lui-même de ses Monumenta optica, a, à cet égard, de quoi confondre l'imagination. Il est évident qu'il se rendait parfaitement compte des parties faibles de son système : et alors que, dans ses publications antérieures, il présentait ses expériences en homme sûr de son affaire, et qui, dans son imperturbable sécurité, ne craint pas de fournir lui-même les armes qui peuvent servir à le battre, ici, au contraire, il met soigneusement en évidence ce qu'il peut alléguer de plus plausible en faveur de sa cause, il pousse hautainement à bout son hypothèse, et passe sous silence ou n'indique que subrepticement et à demi-mot ce qui serait de nature à la contrarier.
Ces observations qui nous choquent si fort dans le domaine spéculatif, nous les faisons quotidiennement dans la vie pratique. Voyez donc à quel point le commun des hommes, dans leur unique préoccupation de donner de l'importance à leur propre individualité étriquée et impuissante, ferment les yeux aux conditions générales qui les contrarient, et se hérissent contre elles de toute leur énergie : c'est à n'en pas croire ses yeux ; et pourtant, il faut en aller chercher la raison dans ce qu'il y a de plus profond et de meilleur dans la nature humaine, je veux dire dans ce besoin inné qu'a l'homme d'imposer en toute circonstance sa propre loi à la vie positive, de ne prêter aucune attention à ce qui
(1) Voir ci-dessus, tome I, la lettre 133.
(2) Les Lecliones opticse de Newton ne furent publiées qu'après sa mort, en 1729.
pourrait arriver, et de se soucier uniquement de ce dont la réalisation est désirable. Mais le malheur veut que cet idéal reste toujours à l'état d'idée, tandis que l'homme, être concret, est astreint à une existence concrète ; d'où suit qu'il se berce perpétuellement lui-même d'illusions pour hausser la réalité concrète jusqu'à la dignité de l'idée, et ainsi de suite. J'ai touché déjà ce sujet dans une de mes précédentes lettres ; c'est là une de ces surprises qui se saisissent fréquemment de nous dans l'ordinaire de la vie pratique, et qui nous amènent à désespérer totalement d'autrui.
Si la philosophie me devient de jour en jour plus chère, c'est que de jour en jour elle m'enseigne à mieux me discerner de moi-même, et la leçon est d'autant plus opportune que ma nature, à la manière des gouttelettes de mercure isolées Tune de l'autre, tend d'elle-même à s'agglomérer avec une extrême aisance et une extrême promptitude. Votre exemple m'est une aide précieuse, et je compte bien que mon esquisse de la théorie des couleurs nous fournira prochainement l'occasion de nouveaux échanges d'idées.
J'ai lu ces jours derniers l'ouvrage de Robert Boyle sur les couleurs (1), et je ne connais rien, dans tout ce domaine, qui vaille mieux. En dépit de la propension qui l'incline avec une préférence marquée vers une certaine hypothèse, qui, d'ailleurs, ne s'adapte pas trop mal à l'aspect chimique de la question auquel il s'est surtout appliqué, il garde néanmoins un noble esprit d'équité généreuse qui lui permet de reconnaître que d'autres hypothèses peuvent mieux convenir à d'autres phénomènes. Il discerne avec une lucidité parfaite les imperfections de son propre travail, et la manière dont il le
(1) Expérimenta et considerationes de coloribust Londres,
présente est, à cet égard, d'une loyauté charmante. Sans doute, c'est toujours sa façon de voir qu'il expose en première ligne et qu'il ne cesse d'appuyer, mais il le fait toujours en s*adressant à un tiers, à un jeune homme, qu'il exhorte perpétuellement à tout examiner encore d'une manière plus approfondie, et à tout méditer à nouveau. Il effleure à peu de chose près tous les points de première importance, et, presque toujours, il en juge avec infiniment de sens. Seules, les deux premières parties de son ouvrage ont été vraiment élaborées ; dans la dernière, les expériences sont groupées avec une méthode moins rigoureuse. Il rédigea ce livre alors qu'il avait déjà la vue très malade, et il en tira la substance de ses notes fragmentaires et de ses souvenirs, pour ne pas laisser perdre les idées qu'il avait conçues et les expériences qu'il avait réalisées. Il s'exprime sur la valeur ou l'insuffisance de ses tentatives avec une sincérité et une ingénuité qui font plaisir, et, jusqu'à ce jour, il me paraît être le seul à avoir, en ces matières, suivi fidèlement les heureux préceptes de Bacon (1). Son livre parut un an avant que Newton conçût son hypothèse, au moyen de laquelle, contrairement à l'esprit de Bacon, il intronisa une véritable tyrannie dans ce domaine de la science. S'il s'était trouvé seulement deux hommes pour prendre la succession de Boyle et pour continuer à labourer ce domaine à sa manière, il ne nous serait rien resté à faire, et j'eusse pu faire
(1) Goethe fait allusion à un passage d'une lettre de Bodley à Bacon, qu'il se plut à citer plus tard : « A la condition que nous nous montrions attentifs à suivre le précepte que vous nous avez donné, à nous libérer des idées préconçues que l'homme apporte en naissant, à oublier notre propre passé, et à devenir, dans nos actes et dans nos pensées, pareils à des enfants, en sorte qu'il nous soit donné d'être admis dans le royaume de la nature, de la même manière que, selon le précepte de la Bible, nous parviendrons au royaume du ciel... »
peut-être un meilleur emploi de mon temps. Mais j'oublie que le temps est toujours bien employé que l'on consacre à des travaux qui nous obligent à faire quotidiennement un pas en avant dans la voie de la culture. Adieu.
Je souhaite à votre propre travail un heureux progrès. — Weimar, le 10 février 1798. — G.
Iéna, le 13 février 1798.
J'ai fait de mon mieux pour me consoler du long retard que vous mettez à venir, en travaillant avec zèle et en nourrissant l'espoir d'en profiter pour vous présenter une œuvre plus avancée, mais la saison et l'extraordinaire laideur de la température me sont bien peu propices et font obstacle à tout progrès, en dépit de ma bonne volonté ardente et des bonnes dispositions d'esprit où je me trouve. Voilà près de huit jours que j'ai une fois de plus la tête endolorie par un accès de mon catarrhe, et mon vieux mal me tourmente par surcroît. Je n'ai même pas, pour me tenir en haleine, la ressource de m'absorber dans ma besogne actuelle, et je m'occupe à rêver à des tâches ultérieures et à méditer sur des idées générales et lointaines.
En lisant, tout au long de cet hiver, bon nombre de récits de voyages, je n'ai pu me retenir de réfléchir au parti qu'un poète pourrait tirer de ce genre de matériaux, et ces réflexions ont ravivé dans mon esprit, avec un relief nouveau, les différences qui distinguent la forme épique de la forme dramatique.
Il est incontestable qu'un découvreur de mondes ou un coureur de mers tel que Cook fournirait ou suggérerait aisément un beau sujet d'épopée, car il y a là toutes les données que nous nous sommes
accordés à considérer comme essentielles au poème épique, et on y trouverait en outre cet avantage que le moyen adopté pour réaliser cette fin aurait une dignité et une importance propre égales à celles de la fin elle-même, en sorte que la fin ne serait là, pour ainsi dire, qu'en vue du moyen. Ce serait l'occasion d'y peindre tout au long tout un morceau d'humanité, ce qui, à mes yeux, est fondamental dans une épopée, et l'intérêt physique et pittoresque s'allierait fort heureusement à l'intérêt moral et idéal, pour former un bel ensemble. Si, au contraire, j'essaie de me figurer ce que donnerait ce même sujet à qui se proposerait d'en tirer un drame (1), je m'aperçois tout aussitôt des différences considérables qui distinguent l'un et l'autre genres poétiques. Ici, l'ampleur du cadre matériel me gêne autant qu'il me séduisait tout à l'heure ; l'élément pittoresque et physique ne m'apparaît plus que comme un moyen qui permet la présentation réelle de l'aspect moral et idéal, il m'obsède par son excessive importance et par le soin et la place qu'il réclame, et, pour tout dire d'un mot, toute cette riche matière n'a d'autre utilité que de servir de moyen occasionnel en vue de traiter un certain nombre de situations qui montrent en action l'homme intérieur. Je suis sincèrement surpris que vous n*ayez encore jamais été tenté par un sujet pareil, car vous y trouveriez réuni, à peu de chose près, tout ce qu'il est à la fois si indispensable et si difficile de réunir, je veux dire le libre jeu des fonctions personnelles et physiques de l'homme de nature, associé à une signification et à une portée que l'art seul peut lui
(1) Un certain nombre de notes informes conservées parmi les papiers de Schiller attestent qu'il songea à un drame qui eût eu pour scène une île située hors d'Europe, et où il eût tiré parti a de tous les motifs intéressants que peuvent fournir les voyages autour du monde, des conditions et des mœurs des populations non européennes », etc.
prêter. Levaillant en ses randonnées à travers l'Afrique (1) a vraiment une physionomie poétique et apparaît comme un homme doué d'une réelle puissance, pour cette raison qu'à l'énergie souveraine des forces animales et aux ressources qu'il emprunte directement à la nature, il unit la supériorité qu'assure seule la culture.
En voilà assez pour aujourd'hui. Adieu. Il est huit heures du soir, et on m'appelle pour le dîner de midi. Compliments cordiaux de ma femme. —
SCH