‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 25 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Je vous envoie ci-joint — et il est bien probable que vous en serez bien surpris — la mise en forme, selon les catégories, des faits et des propositions hypothétiques qui ont trait à la théorie des couleurs (2). Ce genre de travail me sied, à vrai dire, assez mal, mais vous n'en serez pas moins sensible à l'intention, vous y verrez mon désir d'aller de mon mieux au-devant de vos propres vœux et de stimuler encore l'intérêt que vous prenez à mon sujet, puisqu'à présent l'essentiel est de trouver pour le tout la disposition la plus claire qu'il sera possible d'imaginer. Vous n'aurez pas de peine à donner à ce feuillet une tout autre physionomie.

J'ai expliqué en tête la terminologie dont j'use dans ma répartition en trois étages, et j'ai ajouté quelques remarques. Il faut que vous vous contentiez pour le moment de ce que je vous offre, en attendant que je vous arrive et qu'un échange d'idées vivement conduit fasse très vite avancer notre sujet

(1) Les Voyages et les Nouveaux voyages dans V intérieur de V Afrique exécutés par François Levaillant au cours des années 1780 à 1785 avaient paru, en traduction allemande, en 1790 et en 1796.

(2) Cette esquisse n'a pas été conservée.

de quelques degrés. Je m'applique à présent à faire en sorte que, dans toute l'histoire bibliographique de cette discipline, il n'y ait plus un seul nom qui reste pour moi à l'état de simple nom, afin que l'intérêt personnel de chaque apport nouveau soit indissolublement associé à sa portée scientifique. J'y trouve l'occasion de constater, jusqu'à un degré qu'on ne soupçonnait pas, à quel point le progrès de la science s'est trouvé entravé du fait qu'on est toujours parti uniquement de préoccupations pratiques, que, pour leur donner satisfaction, on s'est attardé longuement à un certain nombre de points de détail, et qu'en règle générale on a couru précipitamment aux hypothèses et aux théories. Il y a néanmoins plaisir à voir la raison humaine se frayer sa voie au milieu de tous les obstacles, maintenir obstinément ses droits imprescriptibles et conquérir de force l'accord le plus parfait possible des idées spéculatives et des phénomènes donnés. J'espère, avant d'être parvenu au terme de mon travail, arriver à tolérer sans amertume la contradiction, j'espère atteindre à une égale liberté dans mes sentiments et dans ma pensée.

Les nouvelles réitérées que vous me donnez du mauvais état de votre santé m'attristent infiniment. C'est, dans le moment présent, l'unique point noir qui me tourmente parmi l'ensemble de mes conditions d'existence, et je ne le ressens qu'avec plus de vivacité.

La prolongation de mon séjour ici a pour effet de dégager d'autant plus mon horizon pour l'avenir immédiat. Et je n'en envisage qu'avec plus de joie mon prochain départ pour Iéna.

Je suis parfaitement convaincu, comme vous l'ête6 vous-même, qu'un voyage, et surtout un de ceux auxquels vous faites allusion, est riche en beaux motifs épiques, mais je n'oserais jamais me risquer à un pareil sujet, parce qu'il me manque la

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vision directe des lieux, et que ce genre poétique me paraît requérir strictement une identification avec le sujet par le moyen des sens, que la lecture de descriptions ne saurait jamais suffire à procurer.

J'ajoute qu'on aurait à lutter avec la redoutable concurrence de YOdyssée, qui s'est emparée par avance des motifs les plus intéressants. Il ne faut absolument plus songer, après Nausicaa, à entreprendre de peindre le trouble que la venue d'un étranger jette dans le cœur d'une femme, ce qui, de tous les motifs, est le plus beau. Quelle distance n'y a-t-il pas, déjà dans l'antiquité, de la fille d'Alcinoùs à Médée, à Hélène, à Didon ! La Narine de Levaillant (1), ou toute autre figure analogue, ne serait jamais qu'une caricature de ces personnages magnifiques. Et puis, j'en reviens encore à ma première proposition : il se pourrait en effet qu'une connaissance directe des lieux suggérât des situations qui ne manqueraient pas d'attrait, mais les raisons que voici montrent à l'évidence combien une vision personnelle est strictement indispensable :

Nous autres, qui habitons l'intérieur des terres, nous sommes assurément enchantés par la lecture de YOdyssée, mais ce qui fait impression sur nous, c'est, proprement et uniquement, l'aspect psychologique et moral du poème, alors que notre imagination ne parvient que très imparfaitement et très péniblement à se hausser jusqu'aux parties descriptives. De quel éclat, au contraire, le poème inonda mes yeux, lorsque j'en lus quelques chants à Naples et en Sicile ! Ce fut une sensation analogue à celle que procure un tableau lorsqu'on s'avise de lui donner une couche de vernis, et que toutes les

(1) Une Hottentote de la tribu des Gonagua s'était passionnément attachée à Levaillant au cours de son premier voyage : il lui avait donné le nom de Narina, qui signifie fleur dan» la langue du pays. Son portrait est joint au récit du premier voyage.

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parties en apparaissent soudain dans toute leur netteté et leur harmonie. En vérité, le poème cessa d'être à mes yeux un poème et m'apparut comme la nature en personne, — et d'ailleurs cette aide est d'autant plus indispensable, lorsqu'il s'agit des écrivains de l'antiquité, que leurs poèmes étaient exécutés dans le cadre même qu'offrait la nature. Combien s'en trouverait-il, parmi nos poèmes, à nous, qui pussent soutenir l'épreuve, s'ils venaient à être lus sur la place du marché, ou n'importe où, à ciel découvert?

Adieu. Amitiés à votre chère femme. Profitez du moindre instant favorable. — Weimar, le 14 février 1798. — G.

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