Schiller a Gœthe
Iéna, le 16 février 1798.
C'est une entreprise fâcheuse que de vouloir faire entrer une matière empirique aussi complexe dans un cadre qui exige impérieusement que l'on soit rigoureusement complet. Comme les douze catégories contiennent implicitement toutes les questions fondamentales qu'il est possible de se poser à l'occasion d'un objet donné, il doit nécessairement en résulter, si la subsomption a été effectuée correctement, une satisfaction de l'esprit que je n'ai à aucun degré, et dont j'éprouve au contraire l'inverse. J'estime pourtant que la faute en est à la matière elle-même plutôt qu'à votre manière de la traiter, si votre esquisse conserve un aspect beaucoup trop bariolé, et par conséquent trop arbitraire. Mais, quelle qu'en soit la raison, je doute fort que, dans cette voie, vous puissiez jamais faire utilement appel à ma collaboration, car, relativement à un cadre si rigoureux, et qui réclame fatalement la plénitude d'une expérience totalement réalisée, le
sujet expérimental qui vous occupe m'apparaîtra toujours comme une tâche illimitée, et c'est précisément parce que l'entendement prétend être maître souverain que je me trouverai toujours gêné par le sentiment de mon insuffisance en fait de connaissances expérimentales.
Si l'on veut que l'épreuve des catégories soit réalisable et soit profitable, il me paraît nécessaire de l'appliquer à ce qu'il y a, dans la doctrine des couleurs, de plus général et de plus simple, avant de passer aux particularités qui, autrement, risqueraient de n'introduire que confusion.
D'autre part, je crains que vous n'ayez embrouillé les choses en ne vous en tenant pas toujours strictement à un seul et même sujet, et en appliquant tantôt telle catégorie à la lumière, tantôt telle autre à la couleur, selon que l'une ou l'autre s'offrait plus commodément à votre esprit, alors qu'il est de l'essence même de tout ce procédé que les catégories fournissent toujours uniquement les prédicats qui conviennent au sujet, mais que le sujet auquel s'applique le prédicat soit toujours rigoureusement le même.
Je me réserve d'entrer dans des détails plus précis lors de nos prochains entretiens, car, oralement, on va bien plus vite en besogne. Je me borne à quelques remarques préalables.
En ce qui concerne la qualité, il me semble qu'il faudrait avant tout avoir réponse à la grave question de savoir si la couleur agit à la manière d'une énergie positive propre ou au contraire simplement en tant qu'énergie lumineuse modifiée par une limitation, en d'autres termes, si, dans l'action de la couleur, ce qui est proprement actif est purement et simplement la lumière, le phénomène coloré étant uniquement une négation de la lumière conditionnée d'une manière particulière. (En l'absence de toute lumière, il n'y a naturellement pas de cou-
leur pour l'œil, parce que la lumière est la condition de toute vision. Mais on peut dire de même que, sans lumière, il n'y a pour l'œil ni forme, ni grandeur, et ainsi de suite, — et il y a donc lieu de se demander si la qualité de la couleur n'a pas, elle aussi, une existence indépendante de la lumière.)
Pour ce qui concerne la relation, il y aurait également lieu de se demander :
1° Si la lumière est tout simplement un accident de la lumière, et n'a par suite rien de substantiel ;
2° Si la couleur est un simple effet de la lumière ;
3° Si elle est le produit d'une action réciproque entre la lumière et un agent substantiel qui serait différent d'elle, et que nous appellerions x. (Étant donné que, sous la catégorie de la relation, tout doit être envisagé d'un point de vue uniquement relatif, la lumière dans la dernière de ces trois questions est donc conçue à l'égal d'une substance, et le problème est donc simplement de savoir si la couleur n'est absolument qu'un accident relativement à la lumière, ou si elle a en outre une réalité substantielle.)
Ne pensez-vous pas qu'on serait peut-être conduit à des vues fécondes, si l'on envisageait la couleur sous le triple aspect que voici :
1° Relativement à la lumière et à l'obscurité ;
2° Relativement à l'œil ;
3° Relativement aux corps sur lesquels on la constate.
Votre classification des couleurs me paraît rester encore en une certaine mesure dans l'imprécision, si bien que je ne sais au juste si je comprends exactement ce que, par exemple, vous appelez la couleur physique. A vous lire, je me figure qu'il s'agit des couleurs du prisme. Et je pense que vos couleurs chimiques sont des pigments.
J'ai fait aujourd'hui un nouvel effort pour reprendre mon travail, mais il me faudra encore un
peu de temps pour retrouver la disposition d'esprit nécessaire.
Adieu ; portez-vous bien, vous et Meyer. Ayez la bonté de me renvoyer à l'occasion l'idylle de la Chapelle dans la forêt (1).
Ma femme vous adresse ses amitiés cordiales. — Sch.