Goethe a Schiller
Weimar, le il février 1798.
Autant je me suis rendu compte et me rends compte à présent de ce qu'il restait d'imperfection dans ma première tentative, autant j'espère fermement parvenir à l'améliorer, et je suis sûr que, lorsque nous nous retrouverons réunis, vous me prêterez le secours le plus efficace.
Le vice capital de mon esquisse, ainsi que vous l'avez justement noté, c'est que je ne me suis pas partout rigoureusement astreint à entendre mon sujet d'une manière exactement uniforme, et que j'ai envisagé tantôt la lumière, tantôt la couleur, tantôt ce qu'il y a de plus général, tantôt ce qu'il y a de plus particulier.
Mais cela n'est, à vrai dire, de nulle conséquence. Supposons qu'au lieu d'un tableau unique on en dresse trois et qu'on les transpose une demi-douzaine de fois, les choses prendront tout de suite un tout autre air.
Je crois volontiers avec vous que la masse des faits empiriques qui, si l'on s'applique à les discerner avec précision et si on ne les confond pas intentionnellement, atteignent un total très élevé et occupent un champ démesurément large, se prêtera bien difficilement à une unification rationnelle, mais aucun
(1) Voir ci-dessus les lettres 412, 415 et 416.
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effort n'est vain, ne fût-ce que pour les présenter avec une méthode meilleure.
Ma classification est bien celle que vous réclamez : 1° phénomènes physiologiques, par rapport à l'œil ; 2° physiques, par rapport à la lumière et à l'obscurité (classe de phénomènes qui suppose, pour exister, une détermination limitative, et dont les couleurs du prisme ne sont qu'une subdivision) ; 3° chimiques, que nous constatons sur les corps. A supposer même que cette classification n'ait d'autre utilité que de servir à la clarté du discours, il n'est pourtant pas possible de se dispenser d'y avoir recours, et, pour le moment, je ne vois pas le moyen d'en imaginer une meilleure.
Mais la raison véritable qui m'a conduit à dresser cette table conformément aux catégories, et qui m'a contraint à ne pas renoncer à m'y tenir, c'est l'histoire même de la théorie des couleurs.
Elle se répartit en deux moitiés, histoire des observations et histoire des doctrines, et ces dernières se rangent nécessairement sous la juridiction des catégories.
Il est donc d'une haute nécessité d'y introduire une discrimination, surtout parce qu'autrement on ne s'en tirerait pas avec les néo-aristotéliciens, qui se sont fait un jeu de faire glisser la physique tout entière, et plus particulièrement le chapitre qui nous intéresse, dans le champ de la construction métaphysique, ou, plus exactement, de la spéculation dialectique. Du même coup, me semble-t-il, ils ont achevé d'épuiser la série des hypothèses possibles, et il serait du plus haut intérêt de les voir rangées, dans toute leur nudité, chacune à côté des autres ; car, la nature étant inépuisable et insondable au point qu'on peut en toute sécurité affirmer d'elle les propositions les plus opposées et les plus contradictoires, sans qu'elle s'en émeuve le moins du monde, les chercheurs, de tout temps, ne se sont
pas privés de profiter de la permission, et ont dépensé tant de subtilité à dresser hypothèse contre hypothèse, qu'ils ont abouti à la plus parfaite confusion, à laquelle il n'est possible de remédier qu'en dressant un tableau général de toutes les assertions possibles.
Je suis pleinement convaincu — et je me fais fort de le prouver un jour — que, si le système de Newton a, petit à petit, conquis un si grand nombre de croyants, c'est parce que toute théorie de l'émanation ou de l'émission, de quelque nom qu'on la nomme, n'est jamais qu'une manière de pont aux ânes mystique, qui a cette vertu de conduire de la région de la dialectique inquiète au pays de la foi et des rêveries.
La première de toutes les tâches devrait donc être, à mon sens, la suivante : exposer systématiquement, et tour à tour, la théorie de la lumière et la théorie des couleurs, dans leurs traits les plus généraux, conformément aux catégories, en s'abstenant strictement de tout le détail empirique.
Nous avons, dès à présent, un tableau de l'ensemble des données empiriques, groupé en troi* catégories qui coïncident avec celles que vous jugez nécessaires. Vous recevrez sans doute prochainement une esquisse de tout l'ensemble, et vous serez stupéfait de l'infinie multitude des faits, lorsqu'ils vous apparaîtront dans le détail.
Tout s'avance en bon ordre, et je me garderai d'en développer la moindre partie jusqu'au jour où je ne verrai plus la possibilité d'améliorer mon plan ; mais aussi, ce jour-là, le travail sera autant vaut dire terminé. Je vous demande votre concours bienveillant, que ce soit sous la forme d'une approbation ou d'une contradiction ; il m'est toujours bienfaisant de sentir qu'on me tient tête, mais je n'en ressens jamais autant le besoin que lorsque je m'aventure dans le domaine de la philosophie, où
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je suis toujours réduit à ne m'avancer qu'à tâtons. J'ai, cette semaine-ci, feuilleté en courant une douzaine d'auteurs qui ont écrit sur mon sujet, en vue de dégager quelques points d'appui capitaux pour mon histoire, et j'ai pleine confiance qu'il sera possible de l'écrire de manière à en faire une lecture attrayante, car le détail anecdotique y est plein d'agrément, et les généralités y ont une portée humaine considérable. Mais je commence à craindre et à souhaiter de voir bientôt l'inclination momentanée qui me tient encore attaché à ce sujet m'abandonner et faire place à une reprise de goût pour la production poétique. Quoi qu'il en soit, c'est toujours pour moi une satisfaction que, dans ma dissipation présente, j'aie à tout le moins un objet qui m'intéresse assez pour m'aider à tout supporter. — G.