‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 29 sur 230 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 20 février 1798.

Comme je me trouvais, depuis quelque temps, presque entièrement sevré « de la sonorité de la parole humaine » (1), j'ai pris beaucoup d'intérêt et de plaisir à l'intarissable bagou de l'ami (2) qui m'a remis hier votre lettre. Il est toujours instructif d'avoir en face de soi un homme qui est véritablement un liseur et de se faire répéter par lui, sous quelque forme que ce soit, soit ses propres idées, soit celles d'autrui. Pour celui-ci, on s'aperçoit, du premier coup d'œil, d'où il sort, étant donné que c'est par les Humboldt qu'il a été attiré vers nous. Il est curieux de voir, à certaines heures de l'histoire littéraire, surgir ainsi toute une race de parasites — à moins que vous n'aimiez mieux les appeler d'un autre nom — analogues à celui-ci, de gens qui se font une sorte de raison d'être de ce qu'ont produit les autres, et qui, sans enrichir ou élargir eux-mêmes le moins du monde l'empire de l'art ou de la science, contribuent pourtant à répandre ce qui est fait, prennent des idées dans les livres pour les produire à la vie, et sèment les semences de-ci de-là, comme fait le vent ou comme font certains oiseaux. Il faut certainement faire grand cas d'eux à titre d'intermédiaires entre l'écrivain et le public, quelque péril qu'il y ait à les confondre avec le public. D'ailleurs, l'ami dont il est question aujourd'hui a du tact et de la finesse, et, avec tout son penchant à ergoter, me paraît sentir avec délicatesse ; avec cela, une

(1) C'est un vers du Plongeur de Schiller.

(2) Brinkmann ; voir la lettre précédente.

76 20 FEVHIER 1798

souplesse toute particulière à se retrouver à Taise dans les idées d'autrui, je dirai même à se les approprier. Comparé à Humboldt, je lui trouve un jugement beaucoup plus plat et des idées plus fluctuantes, mais plus de sensibilité.

L'application des catégories à l'ensemble des matériaux que vous avez accumulés ne peut qu'être féconde pour vous. En même temps que c'est une excellente manière d'inventorier vos richesses, cet exercice vous rendra tous les services qu'on peut attendre d'un ami dont la nature serait l'opposé de la vôtre. Vous vous trouverez contraint, si j'en juge bien, à définir rigoureusement, à tracer des limites sévères, même à marquer des contrastes violents, ce qui n'est pas précisément dans la nature de votre esprit, parce que vous avez scrupule à violenter la nature ; et, comme cette dureté et cette rigueur, toutes périlleuses qu'elles puissent paraître dans chaque cas pris isolément, se trouvent toujours pour ainsi dire guéries d'elles-mêmes par le complet achèvement de l'opération, elle aura pour effet certain de vous ramener, pleinement satisfait, à votre vision personnelle des choses. Vous en recueillerez plus particulièrement le bénéfice lorsque vous en serez aux concepts de la réciprocité d'action et de la limitation ; mais les catégories de la totalité et de la nécessité vous rendront le même bon office. Comme il vous sera impossible, lorsque vous en viendrez à la rédaction de l'œuvre elle-même, de vous abstenir de toute polémique, l'épreuve des catégories vous confère une supériorité incontestable, et, d'autre part, je conçois fort bien qu'elle vous soit d'une grande utilité pour vous aider à dominer et à disposer clairement votre partie historique.

J'ai plus envie que jamais de connaître votre esquisse systématique, et, lorsque vous serez ici, nous nous y appliquerons en long et en large, avec

beaucoup de joie, et de tout notre cœur ; sans parler de l'intérêt que je porte au sujet, que j'ai un très vif désir de pénétrer jusqu'au fond, j'aurai un plaisir tout particulier à remplir auprès de vous l'office d'un lecteur bon public, et d'examiner à la lumière de ma propre expérience la présentation qu'il conviendra d'adopter pour donner satisfaction tout à la fois à ce qu'exige le sujet et à ce que réclame le lecteur.

Je suis si fréquemment interrompu dans mon travail, et il m'est si complètement impossible d'en prévoir le terme, que je suis obsédé par les questions que l'on me pose au sujet de mon Wallenstein, et qui commencent à me parvenir du dehors. Voici que Schrôder (1) manifeste le désir de le jouer en personne, et ne se montre même pas hostile à l'idée de venir tenir le rôle à Weimar même. De son côté, Unger (2) m'écrivait hier que le théâtre de Berlin me paiera les honoraires qu'il me plaira si je consens à lui donner la pièce avant de la faire imprimer. Mais il faudrait d'abord en avoir terminé ! Je recommence à avancer un peu dans mon travail, bien que je n'aie pas encore la tête tout à fait libre.

Adieu. Ma femme va demain à Weimar pour entendre la Flûte enchantée; mais, comme elle compte rentrer aussitôt de nuit, il est peu probable qu'elle puisse vous voir. Venez donc enfin ! Nous aspirons ardemment à ces belles soirées. Beaucoup d'amitiés à Meyer. — Sch.

Page 1