‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805 (volume 2)Chapitre 4 sur 230 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Je vous félicite du contentement que vous donne la portion dès à présent terminée de votre œuvre. Vous savez dominer avec une telle netteté du regard les exigences qu'il sied que vous vous imposiez, que je n'ai pas la moindre inquiétude quant à la parfaite justesse du témoignage que vous vous rendez. L'heureuse et harmonieuse rencontre de nos deux natures a été dès à présent pour l'un et l'autre de nous la source de plus d'un profit, et j'espère que nos rapports continueront de manifester leurs effets dans le même sens. Si je vous ai rendu le service d'être pour vous l'expression représentative de bon nombre de réalités objectives, vous m'avez, en revanche, ramené de l'observation trop rigoureusement objective du monde extérieur et de ses lois au repliement sur moi-même. Vous m'avez enseigné à considérer d'un œil plus attentif la complexité de l'homme intérieur, vous m'avez procuré une seconde jeunesse, et vous avez à nouveau fait de moi le poète que j'avais autant dire cessé d'être.

Je continue de me ressentir d'une façon singu-

(1) Elle perdit définitivement la vue en 1820, après de longues souffrances.

(2) Il l'avait envoyée à Goethe le 29 décembre; voir, tome II, la lettre 394.

(3) 8 janvier.

lière des effets de mon voyage. Il m'est impossible de faire encore aucun usage de tous les matériaux que j'y ai amassés, et j'en suis venu à ne plus me sentir la moindre velléité de faire quoi que ce soit. Je me souviens d'avoir au temps jadis passé par des états pareils, et je sais fort bien, par tout un ensemble de cas analogues et de circonstances probantes, qu'il faut que les impressions travaillent très longtemps dans le secret de mon for intérieur avant que je constate qu'elles sont mûres pour une utilisation poétique. C'est aussi pourquoi j'ai pris mon parti de m'abstenir sans réserve, et il ne me reste plus qu'à attendre ce que m'apportera le premier séjour que je ferai à Iéna.

L'accueil que fait Kôrner à mon Pausias me paraît, comme toujours, tout à fait digne de remarque. Vous voyez que nous n'avons pas mieux à faire que de donner à nos ouvrages toute la perfection et toute la richesse que nous pouvons y mettre, en sorte que chacun trouve à y glaner ce qui est à son gré, et les goûte à sa façon. Il y a du vrai dans l'observation de Kôrner (1) : dans le poème, les masses groupées ont la netteté d'une peinture, mais ont de plus la vie que leur communiquent le sentiment et le souvenir, ce qui donne un intérêt de plus et plus de piquant à la rivalité où s'affrontent le poète et le peintre.

Au reste, les poésies insérées dans le dernier Almanach des Muses m'ont été une nouvelle occasion de vérifier jusqu'à l'évidence à quel point l'appro-

(1) Dans cette lettre à Schiller, datée du 25 décembre, Kôrner écrivait : « Où Le nouveau Pausias me plaît surtout, c'est lorsque je vois en pensée un tableau qui le représenterait, et où seraient figurés la fleuriste et son bien-aimé, groupés comme ils le sont dans les six premiers distiques du poète. Le poème rivalise de mérité expressive avec la peinture. Et le poète, qui sait user de ses avantages, va bien plus loin que l'image visuelle, jusque dans le domaine des idées, des sentiments et des souvenirs. »

bation la plus flatteuse est incapable de rien nous apprendre, et le blâme, de quelque ordre qu'il soit, est fatalement pour nous sans profit. Aussi longtemps qu'une œuvre d'art attend encore d'être réalisée, personne n'admet le moins du monde qu'elle soit exécutable ; le jour où elle est là, louange et blâme n'ont jamais qu'une valeur subjective ; on voit des gens dont on ne saurait contester le goût regretter qu'il n'y ait pas ici quelque chose en plus, là quelque chose en moins, sans se douter que l'œuvre entière s'en trouverait anéantie ; si bien que la vertu proprement négative de la critique, qui devrait être de toutes la plus haute, est elle-même pour nous comme si elle n'était pas.

J'ai bien des raisons de souhaiter que votre Wallenstein ne tarde pas à être achevé. Ne nous lassons pas, aussi bien au cours de votre travail qu'après coup, de faire effort pour tirer définitivement au clair les exigences majeures du drame. Si vous vous astreignez dans l'avenir à être toujours très prudent dans le choix du sujet, très exact et circonspect dans le dessin du scénario et dans son exécution, je ne vois pas de bonnes raisons pour qu'avec le talent que vous avez aujourd'hui bien en main et avec votre richesse intérieure, vous n'écriviez pas chaque année quelques pièces. Car il me paraît manifestement nécessaire qu'un auteur dramatique se produise fréquemment, que sans cesse il renouvelle et rajeunisse l'action qu'il a atteinte, et que, s'il possède les dons nécessaires, il ne cesse d'y ajouter.

Il est exact que notre pauvre amie Charlotte Kalb est très mal en point. Dès à présent, elle ne dispose plus de la plénitude de sa vision, et il se pourrait en effet qu'elle la perdît totalement (1).

Je penserai à Julien.

Ci-joint YEntretien philosophique que je vous ai

(1) Voir la lettre précédente.

annoncé (1). Le Chinois m'aurait encore mieux plu s'il avait saisi le brasero et s'il l'avait tendu à son contradicteur en lui disant : « Tiens, voici que je l'ai créé, tu peux le prendre et en faire usage ! » Je serais curieux de savoir ce que le jésuite aurait trouvé à répondre (2).

Le livre de Schelling (3) m'a suggéré diverses idées dont il faudra que nous parlions plus en détail. J'accorde très volontiers que ce que nous connaissons n'est pas la nature elle-même, et qu'elle n'est reçue en nous que selon de certaines formes et de certaines capacités de notre esprit. Entre l'envie qu'a

(1) Dans la lettre 397.

(2) L'anecdote rapportée par Erasmus Francisci est empruntée au livre du P. Trigault sur les missions des jésuites en Chine. Il y est raconté que le père Matthœus Riccius, au cours de ses prédications, rencontra à Nanking un contradicteur têtu et narquois dans la personne d'un vieux mandarin de soixante-dix ans, aussi réputé pour sa science que pour ses vertus. La controverse s'engagea. Le père ayant demandé au Chinois comment il se représentait le Souverain du ciel, l'autre lui répondit tranquillement qu'il ne se le figurait nullement comme supérieur en majesté et en puissance à un homme quelconque. « Alors, reprit le jésuite, tu saurais faire ce qu'a fait le Souverain du ciel? — Fort bien, dit le Chinois, et je ne serais pas embarrassé de créer le ciel et la terre. — Eh bien ! mon bon ami, fit le jésuite, crée donc un brasero pareil à celui-ci. » Sur quoi le Chinois proteste que le procédé de discussion est déloyal, et attaque à son tour : a Lorsque tu discours du soleil et de la lune, dit-il au jésuite, est-ce toi qui grimpes jusqu'au ciel, ou sont-ce ces astres qui descendent jusqu'à toi? — Ni l'un ni l'autre, répond le jésuite; lorsque nous songeons à quelque objet, nous dessinons sur la table rase de notre entendement une image de cet objet, et nous sommes maîtres à tout moment de renouveler et de raviver cette image. — Fort bien, s'exclame le Chinois tout radieux : tu vois bien que toi aussi tu as créé un soleil et une lune ; et il n'y a pas la moindre raison pour que chacun de nous ne crée pas de même, quand il lui plaît, tous les objets qui sont au monde. » La réplique ne fut pas du goût du jésuite, qui la déclara fort impertinente.

(3)yVoir ci-dessus la lettre 397.

l'enfant de cueillir la pomme qui pend à l'arbre et la chute de cette pomme, qui passe pour avoir suggéré à Newton la première idée de sa théorie, il se peut fort bien qu'il y ait toute une échelle de degrés dans l'intuition dont on ferait bien de nous dresser une bonne fois, bien au complet, le tableau, en nous donnant clairement à entendre ce que l'on considère comme le degré suprême. Je sais bien que l'idéaliste transcendantal est fermement convaincu qu'il est solidement installé tout en haut de l'échelle ; mais ce qu'avec la meilleure volonté du monde je ne parviens pas à trouver à mon goût, dans son cas, c'est qu'il déclare la guerre aux autres modes de représentation, car je ne vois pas de bonne raison pour en contester aucun. Allez donc ôter du cerveau d'une certaine catégorie d'hommes la croyance à la finalité externe des êtres organiques, alors que l'expérience journalière paraît confirmer cette manière de voir, et qu'un semblant d'explication a si aisément raison des faits les plus difficiles. Vous savez combien, pour ma part, j'adhère fortement à l'idée de la finalité interne des êtres organisés, et pourtant, il n'est pas possible de nier qu'ils soient jusqu'à un certain point déterminés du dehors et en relations de dépendance à l'égard du dehors, ce qui ramène plus ou moins à l'autre manière d'envisager les choses, outre qu'il n'est pas possible de l'éviter complètement dans renonciation courante des faits. De même, l'idéaliste a beau se défendre avec toute l'énergie qu'il voudra des choses en soi, il n'en est pas moins vrai qu'au moment où il y songe le moins, il va se heurter aux choses qui sont situées hors de lui, et, dès leur premier contact, elles ne le mettent pas moins mal à l'aise que le brasero ne mettait le Chinois. Je persiste à penser que, s'il est interdit à l'un des éléments de la dualité fondamentale de pénétrer jamais du dehors jusqu'à l'esprit, l'autre, en revanche, ne sera guère moins impuis-

santé à atteindre du dedans jusqu'aux corps, et que le plus sage est donc toujours de s'en tenir à « l'état de nature en matière philosophique » (Schelling, Idées, page xvi) (1), et de faire de son mieux le meilleur usage possible de cet état d'indivision, jusqu'au jour où les philosophes voudront bien se mettre d'accord sur les moyens qui permettront de réunir à nouveau ce qu'il leur a plu de dissocier. J'en suis parvenu, une fois de plus, à un certain nombre de points sur lesquels il me faut des certitudes plus précises avant de poursuivre mes recherches, et sur lesquels je vous consulterai oralement. Adieu. J'aime mieux retarder d'un peu de temps ma venue, pour être plus sûr de passer ensuite avec vous, sans être interrompu, des journées bienfaisantes et fécondes. — Weimar, le 6 janvier 1798. — G.

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